8.2.10

139 - Entropologie

A l'avant-dernière page de Tristes Tropiques, il y a un néologisme que je trouve particulièrement saisissant. On vient de passer 500 pages avec Lévi-Strauss, à découvrir  les mœurs et les structures sociales des  indiens du Brésil, qu'il a été l'un des premiers à étudier dans les années 30, à un moment où existaient encore quelques sociétés quasi vierges de contact avec l'homme blanc...

On le voit recueillir avec émotion les dernières bribes d'une culture mourante, celle des Tupi-Kawahib dont il ne semble subsister qu'un groupement familial de moins de 20 personnes au moment où il les rencontre. Tout au long du livre, il paraît défendre assez farouchement l'idée que ces cultures sont importantes, et que cette diversité culturelle fait sens.

Dans mon souvenir, c'était à ça que correspondait l'idée d'écrire entropologie plutôt qu'anthropologie :  à cette impression d'être en train de récolter les dernières bribes de constructions sociales, mythologiques et culturelles en train de se déconstruire, de se dissoudre, du fait de la mondialisation déjà bien entamée dans les années 30, dans le grand récit imposé par l'Occident.

En relisant la fin du livre, je me rends compte qu'il y est surtout question des religions, qu'il soumet à une sorte d'étude comparative :
Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l'au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l'intervalle approximatif d'un demi-millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l'Islam ; et il est frappant de noter que chaque étape, loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d'un recul. (1)
Pas très aimable pour l'Islam qui lui rappelle trop la culture d'où il vient (l'Islam, dit-il, c'est l'Occident de l'Orient)... Le bouddhisme, par contre, semble le fasciner littéralement par sa radicalité :
Il n'y a pas d'au-delà pour le bouddhisme ; tout s'y réduit à une critique radicale, comme l'Humanité de devait plus jamais s'en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche dans un refus du sens de choses et des êtres. (1)
 Et c'est dans ce cadre là qu'il faut comprendre ce terme d'entropologie... Pas comme un réflexion amère sur la disparition plus ou moins résistible des sociétés premières (comme on dit maintenant) mais comme une idée bien plus générale...
Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établissent une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d'information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu'anthropologie, il faudrait écrire « entropologie », le nom d'une discipline vouée à étudier dans ces manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. (2)
Ce tableau très paradoxal concerne donc la culture humaine dans son ensemble, une culture qui, plutôt que des formes organisées, génère au contraire de l'entropie et de la non-différenciation (Lévi-Strauss dit : de l'inerte ). C'est troublant parce qu'il a parfaitement raison du point de vue de la théorie de l'information (toute communication fait augmenter l'entropie du système) mais que l'appliquer aux échanges culturels paraît assez déprimant, au moins au premier abord : la communication ainsi envisagée devient un processus destructif ! Parler, c'est tendre vers l'inerte... Dure leçon pour un savant qui se voit ainsi contraint d'accepter, comme le sage bouddhiste, l'exclusion mutuelle de l'être et du connaître !

A ce stade, le lecteur a bien besoin d'un petit remontant et Lévi-Strauss doit le sentir, qui lui offre en guise de bouquet final une phrase particulièrement longue et complexe, qui s'achève sur une note presque gaie. La phrase fait presque une page. Je vous en livre un condensé un peu brutal, qui ne dispense pas de la lecture de l'original, mais en donne une idée : l'unique faveur que sache mériter l'homme, quels que soient les croyances, le régime politique et le niveau de civilisation de la société à laquelle il appartient, c'est se déprendre, et ça consiste en saisir l'essence de ce que nous fûmes et continuons d'être en deçà de la pensée et au-delà de la société, dans la contemplation d'un minéral, le parfum d'un lys ou encore dans le clin d'œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat. (3)


(1) - Claude Lévi-Strauss - Tristes tropiques - Terre humaine/Poche  p.389
(2) - ibid. - p.496
(3) - ibid. - p.497

6 commentaires:

Xochipilli a dit…

Ouah, c'est puissant ce concept! Mais pourquoi imaginer que l'égalisation du niveau d'information est un nivellement "par le bas"? Au contraire des systèmes mécaniques ou thermiques, j'y vois une manière d'amener l'autre vers un niveau plus élevé d'information. C'est la magie des systèmes auto-organisés que de permettre ce genre de bootstraping culturel...

dvanw a dit…

C'est intéressant comme objection, mais je pense pas qu'il faille voir les choses comme une histoire d'un niveau plus élevé d'information qui se "déverserait" vers un niveau plus faible.
Si on cause d'entropie "informationnelle" c'est plutôt l'idée qu'on passe du différencié (X a telle connaissance et Y telle autre) à l'indifférencié : après une bonne conversation, X et Y possèdent grosso modo la même information. Bref, l'entropie du système a augmenté.

Il n'y a pas forcément d'échelle de valeur à coller là-dessus : peut-être que la situation n°2 est "meilleure" pour X et Y, mais par contre le "potentiel d'échange" du système a baissé. Et si on plaque ça sur le monde réel, ça correspond assez à ce qui se passe en vrai : les zoulous ne sont pas forcément plus malheureux en regardant Prison Break à la TV qu'en écoutant les vieux raconter des légendes ancestrales, mais le potentiel d'échanges "forts" entre des gens qui habitent les différents coins de la planète (dans l'idée de "se confronter à l'altérité") a forcément baissé. A terme, on arrive à un stade où plus personne n'a rien à apprendre à personne...

Mais -heureusement- je pense que cette lecture des échanges culturels en termes d'entropie n'est pas suffisante pour rendre compte du phénomène dans son ensemble !

Xochipilli a dit…

Ca m'a travaillé cette histoire de diminution de la quantité d'information échangeable. C'est trop déprimant! Mais en y réfléchissant, ça ne me paraît pas aussi évident que ça.
Prenons l'exemple des zoulous justement: tant qu'on ne parle pas la même langue, la quantité d'information échangeable entre nous est nulle. A mesure que l'on se parle, on se comprend mieux et on peut s'échanger de plus en plus d'information: exactement l'inverse de ce que prédit la théorie.
Je ne crois pas que ce soit juste une vue de l'esprit: on a toujours plus de trucs à dire à des intimes (ceux avec qui on a souvent eu l'occasion de communiquer) qu'avec les autres.
L'explication me semble-t-il en est qu'on n'est pas des machines qui échangent dès qu'il y a un différentiel d'information! D'abord ce différentiel est toujours pratiquement infini, en tout cas difficilement mesurable. Mais surtout, ce qui compte c'est d'avoir des trucs intéressants à se dire et d'avoir envie de les dire. Et ça, ça dépend surtout de la connivence, la complicité, etc. qui augmentent justement à mesure que l'on communique davantage avec quelqu'un. Ouf!

dvanw a dit…

Quand tu parles d"avoir "plus à dire" à un proche, tu es dans le "qualitatif" et je pense que la notion d'entropie est complètement distincte d'une estimation de la "valeur" du contenu. N'oublions pas qu'une image de bruit video a une entropie plus élevée que celle de n"importe quelle image "lisible"...

Mais je suis d'accord avec toi :la conclusion de tout ça, c'est que la notion d'entropie est complètement insuffisante pour décrire les échanges entre humains !

Alain Simon a dit…

Je pense que si vous recherchez une nouille idée par semaine, ce blog pourrait sans doute vous intéresser un jour ou deux:
http://www.entropologie.fr
Au plaisir de vous y retrouver...

Alain Simon a dit…

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Cordialement