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28.6.11

166 - Quantification de soi

Lu l'autre jour un article du Monde sur la conférence Quantified Self qui se tenait les 28 et 29 mai à Mountain View, Californie. La quantification de soi, c'est quoi ? C'est la capture, l'analyse et le partage de ses données personnelles. 

Qui n'a jamais eu envie de savoir combien il faisait de pas par jour ? Combien il achetait de cigarettes par mois ? Combien de nouveaux contacts il avait rencontré dans l'année écoulée ? Combien de personnes avaient parcouru la dernière note de son blog, celle sur la conjecture de Zahavi ? Tout ça -et bien plus- n'est plus seulement possible, c'est devenu facile grâce à la multiplication des capteurs et des infrastructures de données.

27.4.11

159 - Hypothèse de l'Univers mathématique


Les interrogations quant au rapport entre structures mathématiques et structures physiques appartiennent à une longue tradition qui remonte à Pythagore et à Platon. Comment expliquer la déraisonnable efficacité des mathématiques dans les sciences de la nature, pour reprendre la formule d'Eugene Wigner ? La solution que propose Max Tegmark a le mérité d'une certaine simplicité : l'Univers et les mathématiques, c'est la même chose.

4.3.11

152 - Fin de l'histoire

Et si les néoconservateurs avaient raison ? La question fait bondir n'importe quel Français normalement constitué, moi le premier. Mais derrière la question provocatrice, l'argumentaire de Jacques Rollet dans sa tribune du Monde (1) est assez troublant... D'abord, on reproche aux néoconservateurs (et aux Américains en général) un cynisme au service de leurs propres intérêts... Mais le cynisme est-il vraiment un produit d’outre-Atlantique ?

14.2.11

151 - Encouplement

Vu il y a quelque temps, le web-magazine de Judith Bertrand pour le site Arrêt sur Images. Vincent Cespedes y décrivait le concept d'encouplement, qui désigne la conjugalité durable obligatoire, la contractualisation du sentiment amoureux. (1) 
Nous souffrons d’encouplement, cette parodie d’amour. Ce grand gag hyperplebiscité pour policer le peuple, édulcorer ses jeux roboratifs, faire un hold-up sur ses vertiges et les lui revendre au compte-goutte et au prix fort — marchandise sexuelle aseptisée et déconnectée des implications humaines. Inhibition, angoisse, mensonge, culpabilité, tromperie : les encouplés acceptent de sous-vivre et de sous-aimer pourvu que tout le monde les suivent (sic), et pourvu qu’ils soient perçus comme « normaux » aux yeux de tout le monde. (2)

8.3.10

143 - Théorème poétique

Théorèmes poétiques est le titre d'un livre de Basarab Nicolescu paru en 1994 aux éditions du Rocher (1). Théorème poétique ! Je  sais pas vous, mais moi je n'ai jamais pu résister à un bel oxymore. Surtout quand l'oxymore en question semble contenir la promesse d'un lien  mystérieux entre sciences et expression artistique...

Première déception : le livre est épuisé. Mais on pourra se rattraper en assistant (le 30 mars au Palais de la Découverte) à une conférence de Basarab Nicolescu intitulée Sciences, arts et imaginaire...  dont l'abstract explique ceci :
Un fait semble certain : c'est ce qu'on pourrait appeler la réalité de l'imaginaire. La conformité entre la pensée humaine et la structure des lois de la nature est un domaine ouvert, dont une exploration systématique permettrait d'éclaircir de nombreuses questions concernant la relation entre le réel et l'imaginaire et la finalité de la connaissance.
C'est à dire en gros : explorer la relation qui existe entre la pensée et le réel permettrait d'éclaircir la relation qui existe entre le réel et la pensée. Difficile de ne pas être d'accord ! Mais bon... Si, comme moi, vous manquez de patience et essayez d'en savoir plus, vous découvrirez facilement que Basarab Nicolescu est un physicien français d'origine roumaine, chercheur au CNRS et président-fondateur d'un Centre international de recherches et études transdisciplinaires (CIRET). Si, comme moi, vous êtes l'auteur de ce blog, vous redécouvrirez alors via Google que vous avez déjà consacré un (très succinct) petit billet à cette idée de transdisciplinarité !

Et puis, arrivé sur la page web du CIRET, vous trouverez enfin de quoi étancher votre soif de lecture, en particulier les 20 numéros parus de Transdisciplinay Encounters (3), la revue électronique du CIRET. Transdiciplinarité, noosphère et ontologique de Lupasco... C'est dense. Pas du tout de bandes dessinées... et rien sur les fameux théorèmes poétiques.

Un peu plus loin sur le web, vous risquez bien de buter sur Jean Staune qui parle du théorème de Gödel comme du premier théorème poétique. Si vous voyez un peu où se situe le personnage (j'entends : celui de Jean Staune), et si vous êtes (toujours comme moi) un athée attaché à la pensée rationnelle, vous commencerez à douter d'être sur une bonne piste, et la lecture du texte ne vous rassurera pas !
Il n’est pas nécessaire de comprendre les équations de Gödel pour comprendre le théorème. On peut même les connaître parfaitement et n’avoir rien compris. Car comme certains mantras dont la répétition conduit à l’éveil, il faut vivre avec le théorème de Gödel, le méditer, jusqu’à ce que vous envahissent la beauté, l’évidence, la lumière, la douceur dont il est porteur. C’est le premier théorème de mathématiques qui ne peut être compris qu’avec le cœur, le premier "théorème poétique". (2)
Et puis pour finir, vous finirez probablement par découvrir une très longue page web pleine d'extraits du livre de Basarab Nicolescu... Là, vous comprendrez que le livre n'est pas consacré à, mais constitué de « théorèmes poétiques », lesquels ressemblent diablement à une collection d'aphorismes spiritualo-scientifico-mystiques à la Jean Staune, Bernard d'Espagnat et consorts. Exemple : 
Les poètes sont les chercheurs quantiques du tiers secrètement inclus. La rigueur de l'esprit poétique est infiniment plus grande que la rigueur de l'esprit mathématique. Il serait plus juste d'appeler " science exacte " la recherche du tiers secrètement inclus et " science humaine " la mathématique. (3)
Tiens, ça m'inspire à moi aussi un petit aphorisme : 
Prenez une idée triviale. Inversez les termes pour lui faire dire exactement le contraire de ce qu'elle dit au départ. Vous obtiendrez à peu de frais un effet de profondeur assez convaincant...
 Allez, un autre « théorème poétique » :
La manie moderne de chercher toujours la caution de la science est une manie perverse. Car la méthodologie de la science lui impose des limites infranchissables.(3)
Tout à fait d'accord avec la seconde phrase, mais la première est franchement comique chez un auteur qui explique à longueur de pages comment la physique quantique et le théorème de Gödel (the usual suspects !) invalident le principe de causalité et la pensée rationnelle (qu'il appelle la petite raison, r minuscule) et obligent à se tourner vers une mystérieuse spiritualité : la grande Raison, R majuscule. Arrivé à ce stade vous serez bien obligé de vous avouer à vous même qu'un joli oxymore n'est pas forcément le gage d'une idée très originale...

Mais vous n'aurez pas tout perdu car, nichées au milieu des exaltations métaphysiques et transdisciplinaires, vous trouverez quelques belles images avec lesquelles même l'athée le plus intransigeant peut se sentir en accord...
Avancer avec joie et sagesse comme un funambule sur le fil du rationnel tendu au milieu de l'infini océan de l'irrationnel. D'ailleurs, y a-t-il un milieu de l'infini ? (3)

8.2.10

139 - Entropologie

A l'avant-dernière page de Tristes Tropiques, il y a un néologisme que je trouve particulièrement saisissant. On vient de passer 500 pages avec Lévi-Strauss, à découvrir  les mœurs et les structures sociales des  indiens du Brésil, qu'il a été l'un des premiers à étudier dans les années 30, à un moment où existaient encore quelques sociétés quasi vierges de contact avec l'homme blanc...

On le voit recueillir avec émotion les dernières bribes d'une culture mourante, celle des Tupi-Kawahib dont il ne semble subsister qu'un groupement familial de moins de 20 personnes au moment où il les rencontre. Tout au long du livre, il paraît défendre assez farouchement l'idée que ces cultures sont importantes, et que cette diversité culturelle fait sens.

Dans mon souvenir, c'était à ça que correspondait l'idée d'écrire entropologie plutôt qu'anthropologie :  à cette impression d'être en train de récolter les dernières bribes de constructions sociales, mythologiques et culturelles en train de se déconstruire, de se dissoudre, du fait de la mondialisation déjà bien entamée dans les années 30, dans le grand récit imposé par l'Occident.

En relisant la fin du livre, je me rends compte qu'il y est surtout question des religions, qu'il soumet à une sorte d'étude comparative :
Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l'au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l'intervalle approximatif d'un demi-millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l'Islam ; et il est frappant de noter que chaque étape, loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d'un recul. (1)
Pas très aimable pour l'Islam qui lui rappelle trop la culture d'où il vient (l'Islam, dit-il, c'est l'Occident de l'Orient)... Le bouddhisme, par contre, semble le fasciner littéralement par sa radicalité :
Il n'y a pas d'au-delà pour le bouddhisme ; tout s'y réduit à une critique radicale, comme l'Humanité de devait plus jamais s'en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche dans un refus du sens de choses et des êtres. (1)
 Et c'est dans ce cadre là qu'il faut comprendre ce terme d'entropologie... Pas comme un réflexion amère sur la disparition plus ou moins résistible des sociétés premières (comme on dit maintenant) mais comme une idée bien plus générale...
Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établissent une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d'information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu'anthropologie, il faudrait écrire « entropologie », le nom d'une discipline vouée à étudier dans ces manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. (2)
Ce tableau très paradoxal concerne donc la culture humaine dans son ensemble, une culture qui, plutôt que des formes organisées, génère au contraire de l'entropie et de la non-différenciation (Lévi-Strauss dit : de l'inerte ). C'est troublant parce qu'il a parfaitement raison du point de vue de la théorie de l'information (toute communication fait augmenter l'entropie du système) mais que l'appliquer aux échanges culturels paraît assez déprimant, au moins au premier abord : la communication ainsi envisagée devient un processus destructif ! Parler, c'est tendre vers l'inerte... Dure leçon pour un savant qui se voit ainsi contraint d'accepter, comme le sage bouddhiste, l'exclusion mutuelle de l'être et du connaître !

A ce stade, le lecteur a bien besoin d'un petit remontant et Lévi-Strauss doit le sentir, qui lui offre en guise de bouquet final une phrase particulièrement longue et complexe, qui s'achève sur une note presque gaie. La phrase fait presque une page. Je vous en livre un condensé un peu brutal, qui ne dispense pas de la lecture de l'original, mais en donne une idée : l'unique faveur que sache mériter l'homme, quels que soient les croyances, le régime politique et le niveau de civilisation de la société à laquelle il appartient, c'est se déprendre, et ça consiste en saisir l'essence de ce que nous fûmes et continuons d'être en deçà de la pensée et au-delà de la société, dans la contemplation d'un minéral, le parfum d'un lys ou encore dans le clin d'œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat. (3)


(1) - Claude Lévi-Strauss - Tristes tropiques - Terre humaine/Poche  p.389
(2) - ibid. - p.496
(3) - ibid. - p.497

17.11.09

136 - « Non » augmentatif

L'un des traits les plus spécifiques et historiquement les plus marquants  du mode de pensée occidental, c'est la permanence tenace et indestructible de l'opposition. C'est cette idée que Imre Toth développe dans un texte paru d'abord en 2006 dans la revue Diogène et réédité cette année (1).
L'opposition n'a jamais pu être éliminée de l'histoire de l'Occident, la dissension n'a jamais pu être réduite au silence ; toujours, même dans les temps les plus durs, les plus terribles, des voix se sont élevées pour dire Non ! à l'injustice, Non ! à 'infamie. L'homme révolté est l'homme qui dit «non !» - c'est le Moi de la négativité. (1)
La présence permanente de ce Non ! est ce qui sauve moralement l'Occident et ce qui lui permet d'aller de l'avant : si l'Inquisition ou le colonialisme sont des phénomènes spécifiquement occidentaux, le refus de l'Inquisition et l'anticolonialisme le sont tout autant. Cette idée majeure a été formulée dès 1842, par un certain Karl Marx :
Ohne Parteien keine Entwicklung, ohne Scheidung kein Fortschritt - «Sans partis, pas de développement, sans dissension pas de progrès.» Un bel aphorisme dont la vérité a été récemment confirmée par l'effondrement irréversible des dictatures monolithiques qui se réclamaient de son auteur. (1)
Le « non » augmentatif, prérogative du sujet connaissant, possède le pouvoir exorbitant d'amener le non-être à l'existence simplement en le nommant. Et comme celui-ci n'a pas d'existence distincte de la connaissance qu'en a le sujet  (en termes tothiens, il appartient à la modalité ontique être su), lui seul est connaissable avec une rigueur et une certitude absolue : madame Bovary, par exemple, est rigoureusement identique à la description qu'en fait Flaubert. Conséquence amusante : Il apparaît donc qu'il n'y a que deux savoirs exacts, le roman et la géométrie. (1)

Et c'est dans le domaine géométrique que le « non » augmentatif trouve son expression la plus fondamentale. En élevant au statut d'axiome la négation du 5ème postulat d'Euclide, la géométrie non-euclidienne amène brusquement à l'être (ou au moins à l'être-su) un autre Univers qui contient lui aussi tout ce qui est, qui n'est aucunement complémentaire du monde euclidien, mais au contraire logiquement incompatible avec lui. Le mathématicien se permet ainsi, par la puissance terrifiante de la négativité de créer un monde d'un trait de crayon...
En ce moment décisif, le sujet des mathématiques a pris conscience de sa liberté immanente, de sa liberté d'assigner la vérité à la fois à deux propositions axiomatiques contradictoires. La rupture avec l'axiome logique de la contradiction devint manifeste. Le mot «liberté» devint l'exergue de la création mathématique, répété haut et fort par les mathématiciens des générations suivantes. (1)
 Et cette liberté ne connaît dès lors aucune limite :
La géométrie non-euclidienne est vraie, aussi vraie que l’est simultanément son opposée, la géométrie euclidienne. Par conséquent, la vérité n’est pas la limite de la liberté mais au contraire, c’est la liberté qui est le commencement, la source d’où la vérité jaillit. (2)

(1) Liberté et vérité - Imre Toth - Editions de l'éclat 2009
(2) Palimpeste, propos avant un triangle - Imre Toth - PUF 2000

5.10.09

134 - Economie panglossienne

Comment les économistes se sont-ils tellement trompés ? C'est la question que s'est posée pose Paul Krugman le mois dernier dans un long article pour le New York Times. (1) Paul Krugman est un économiste « libéral » au sens américain (càd plus ou moins un social-démocrate, voire un homme de gauche) qui a reçu le prix Nobel en 2008. Il raconte que la crise a été d'autant plus mal vécue par les économistes de profession que, dans leur ensemble, ils étaient plutôt très contents d'eux-mêmes ! Le problème central de la prévention des dépressions a été résolu, déclarait Robert Lucas, de l'Université de Chicago en 2003.

Comment se sont-ils tellement trompés ? Ils ont confondu beauté et vérité, répond Paul Krugman.

Deux visions classiques s'opposent en économie, notamment sur le rôle des marchés financiers. D'un côté John Maynard Keynes, qui écrit dans les années 30,  voit la bourse comme une sorte de casino où chacun essaie frénétiquement de faire la même chose que ce que vont faire les autres. Il pense que quand la gestion du capital de la Nation devient un sous-produit des activités d'un casino, il y a un problème. Le gouvernement doit réguler et parfois intervenir pour empêcher les dérives.

Milton Friedman défend dans les années 50 une opinion inverse. L'intervention de l'état est précisément le problème en ce qu'elle fausse le marché. Dans le sillage de sa pensée naît l'école monétariste dont le credo est la théorie du marché efficace (efficient market) : le marché, en gros a toujours raison, tant que les informations disponibles sont valides. Les monétaristes (aussi nommés freshwater economists) pensent que l'état doit surtout s'abstenir d'intervenir. Seule une autorité indépendante telle que la FED est utile (à la rigueur).

L'opposition n'est pas seulement politique, mais aussi scientifique. Et à partir des années 80, les monétaristes vont développer  tout un appareil théorique associé à des modèles mathématiques qui leur valent des prix Nobel à la chaîne, impressionnent leurs adversaires, et font gagner beaucoup d'argent aux banquiers. Le Capital Asset Pricing Model (CAPM pour les intimes) permet d'évaluer rationnellement le prix de tous les produits disponibles qu'ils soient réels ou virtuels. C'est grâce à ce modèle mathématique que les banquiers vont inventer des produits financiers toujours plus complexes, tout en maîtrisant parfaitement les risques... en théorie.

Peu à peu, les néo-Keynésiens deviennent une sorte de vestige pittoresque, et finissent  par se rapprocher plus ou moins du modèle défendu par les monétaristes, parce qu'il est si élégant, si efficace, et fait gagner tellement d'argent dans la vraie vie ! Comment un modèle aussi beau et aussi éminemment rentable pourrait-il être faux ? Comment les monétaristes pourraient-ils avoir tort ?
They produced a great deal of statistical evidence, which at first seemed strongly supportive. But this evidence was of an oddly limited form. Finance economists rarely asked the seemingly obvious (though not easily answered) question of whether asset prices made sense given real-world fundamentals like earnings. Instead, they asked only whether asset prices made sense given other asset prices. (1)
Krugman cite ensuite la parabole de Larry Summers sur  les ketchup economists : en prouvant scientifiquement que le prix du pot de ketchup de 500 g. est exactement le double de celui de 250 g, ils pensent avoir prouvé que le marché du ketchup est parfaitement efficace ! Il semblerait donc qu'il y ait un petit problème méthodologique.

Les monétaristes vont tellement loin dans la vénération du marché qu'ils en arrivent à considérer que le chômage n'est pas causé par une réduction de l'offre mais par une réduction de la demande ! En d'autres termes, le traitement social du chômage crée ou du moins fait augmenter le chômage en rendant plus attractive la condition de chômeur ! C'est là que le parallèle avec le docteur Pangloss imaginé par Voltaire devient frappant : le marché, dans son omniscience, aboutit au meilleur des mondes possibles, exactement comme Dieu a créé, malgré les trompeuses apparences, le meilleur des mondes possibles.
Il est démontré, dit Pangloss, que les choses ne peuvent être autrement: car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout est au mieux. (2)
Autrement dit :
Les malheurs particuliers font le bien général, de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien. (2)
Voilà une maxime à graver d'urgence aux frontons des Pôle-Emplois de France et de Navarre. Car pareille philosophie est susceptible d'apporter, au chômeur nécessiteux, une consolation d'autant plus grande qu'elle est à la fois plus élégante et beaucoup moins coûteuse que l'ancien système !


(1) Paul Krugman - How did Economists get it so wrong ?
(2) Voltaire - Candide

6.4.09

133 - Procrastination structurée

Inventée par John Perry, un distingué professeur de philosophie à Stanford, la procrastination structurée est une invention géniale dont l'usage permet de transformer les pires procrastinateurs en bourreaux de travail. Tout est basé sur une observation simple, mais essentielle : le procrastinateur n'est pas tant quelqu'un qui aime glander que quelqu'un qui préfère faire autre chose que ce qu'il devrait faire. Par exemple tondre la pelouse, tailler ses crayons, ou mettre de l'ordre dans sa bibliothèque iTunes.
Why does the procrastinator do these things? Because they are a way of not doing something more important. If all the procrastinator had left to do was to sharpen some pencils, no force on earth could get him do it. However, the procrastinator can be motivated to do difficult, timely and important tasks, as long as these tasks are a way of not doing something more important. [1]
Toute la difficulté pour un procrastinateur, c'est de s'y mettre. On connait tous ça. La procrastination est une part essentielle du monde d'aujourd'hui, un ressort essentiel qui contribue à la stabilité des choses : le monde est plein de gens qui se lèvent le matin avec la ferme intention d'écrire un scénario de long métrage ou de conquérir le Zimbabwe, et qui finissent par cuisiner un tagine d'agneau ou repeindre les toilettes. Ce qui est embêtant pour eux, mais sympa pour les toilettes. Et salutaire pour le Zimbabwe !

Bon, mais alors que faire ? La mauvaise idée, explique John Perry, est d'essayer de se concentrer sur les choses importantes. C'est méconnaître gravement la psychologie procrastinatrice car, dans ces conditions, le procrastinateur, confronté à une liste de seulement 2 ou 3 choses essentielles, trouvera quand même le moyen de faire autre chose de vraiment, vraiment inutile. Alors qu'en acceptant toutes sortes d'engagements et en accumulant les tâches simultanées, le procrastinateur va accomplir une quantité impressionante de choses utiles en évitant seulement les plus utiles, qui trônent en haut de la liste... Et voilà !

Bon, alors je vous vois venir... Vous vous demandez ce qu'il en est des tâches du haut de la liste ? Eh bien justement. Tout l'art de la procrastination structurée consiste à choisir habilement ces dernières :
The trick is to pick the right sorts of projects for the top of the list. The ideal sorts of things have two characteristics, First, they seem to have clear deadlines (but really don't). Second, they seem awfully important (but really aren't). Luckily, life abounds with such tasks. In universities the vast majority of tasks fall into this category, and I'm sure the same is true for most other large institutions. [1]
Certes, réussir à se convaincre de l'urgence et de l'importance de tâches qui au fond ne sont ni si urgentes ni si importantes, nécessite un grande capacité à se mentir à soi-même... Mais ça tombe bien, conclut John Perry, car le procrastinateur est généralement un champion toutes catégories de l'auto-tromperie !

Et voilà en tous cas comment, grâce à la procrastination structurée, on écrit en 10 minutes un post n°133, en étant absolument persuadé que c'est uniquement le moyen de ne pas écrire celui sur le scientisme paradoxal qui, lui, est vraiment important et intéressant !


[1] John Perry - Structured Procrastination

31.3.09

132 - Complot de l'art

En 1995, Jean Baudrillard publie dans Libération un article intitulé : Le complot de l'art. Avec le sens des nuances qui le caractérise, il nous y apprend que l'art contemporain n'est pas seulement médiocre - ça, beaucoup de gens avant Baudrillard l'avaient déjà dit - il est nul.
Bien sûr, toute cette médiocrité prétend se sublimer en passant au niveau second et ironique de l'art. Mais c'est tout aussi nul et insignifiant au niveau second qu'au premier. Le passage au niveau esthétique ne sauve rien, bien au contraire : c'est une médiocrité à la puissance deux. Ça prétend être nul : "Je suis nul! Je suis nul!" - et c'est vraiment nul. [1]
C'est un peu plus tôt, au début des années 90, qu'avait éclaté l'affaire Jean Clair. Je résume : une série de textes critiques (Esprit, Télérama et l'Evénement du Jeudi) mettent en cause la qualité de l'art contemporain tel qu'il se pratique et se donne à voir au travers des institutions culturelles, ainsi que la validité du discours critique qui l'accompagne. Les propos de Jean Clair (académicien, ex-directeur du musée d'Art moderne et du musée Picasso) publiés par le très droitier magazine Krisis font éclater les hostilités entre pourfendeurs et défenseurs de l'installation post-moderne et de l'esthétique transactionnelle.

Jean Clair, Olivier Céna, ou Marc Fumaroli (qui dresse dans L'état culturel, un portrait au vitriol de la politique culturelle de Malraux à Jack Lang) sont parmi les assaillants, tandis que Catherine Millet et quelques autres organisent la défense... Complot, délit d'initié, abus de pouvoir, logique excluante de la distinction bourdieusienne, accusent les premiers. Fascistes ! répondent les seconds. Moins polémique, le constat est le même chez Yves Michaud, même si on passe de l'incantation à l'ironie :
L'installation video en boucle de la galerie de pointe est visible, à peu de choses près, chez Zara ou Armani. (...) On a l'impression que l'art contemporain travaille d'arrache-pied à rendre hermétique l'accès à des expériences somme toute banales et aussi courantes que serrer la main de quelqu'un, faire l'aumône à un mendiant, échanger un regard avec une femme, regarder dans le vide, s'ennuyer, ou être saisi d'un rire communicatif puis nerveux. [2]
Allain Glykos trace entre cette affaire Jean Clair et l'affaire Sokal, un parallèle tout à fait troublant. D'un côté, Sokal et Bricmont intentent un procès en illégitimité à certains intellectuels français, coupables à leurs yeux de dévoyer le discours scientifique en l'embarquant de travers dans leurs constructions théoriques. [3] De l'autre, Baudrillard & co analysent la scène de l'art contemporain comme une mystification, un complot. Alain Glykos montre qu'il y a un vocabulaire et une thématique communs aux deux « affaires », et que tout ça n'est pas nouveau :
Galilée constitue un autre exemple fort intéressant car il a su user de critiques violentes tantôt contre les poètes au nom de la science, tantôt contre les scientifiques au nom de l'esthétique. Il déniait en effet le droit aux poètes et aux historiographes de parler de physique. Un Sokal avant l'heure ? Certes, l'objet et le contexte de sa critique ne sont pas comparables. Ce qui l'est, c'est au fond l'argumentation de compétence et l'idée que toute intrusion dans le territoire de l'autre est considérée comme imposture. (...) A l'inverse, ce sont des considérations esthétiques sur le cercle - forme parfaite - qui empêchent Galilée d'accréditer les lois de Kepler qui s'appuyaient sur le mouvement elliptique. Galilée, qui ne voulait pas mélanger l'art et la science, a-t-il échappé à la confusion ? [3]
Et c'est sans doute à une critique de la confusion que se rapportent les deux affaires. Confusion, d'un côté, entre le monde de l'art et celui du divertissement (Marc Fumaroli), entre modernité et effet de mode (Yves Michaud) ; confusion de l'autre entre language savant et langage poétique, entre métaphore et argument. Il est amusant, remarque Allain Glykos, de rencontrer Baudrillard dans les deux cas : assaillant impitoyable du système de l'art, il est assiégé à son tour par Sokal et Bricmont. Lesquels citent quelques passages particulièrement abscons du dit Baudrillard, qui utilise complètement à l'envers - et en les présentant comme des concepts importés des sciences ! - des notions telle que la réversibilité.

Complot de l'art dénoncé par des philosophes, complot de la philosophie dénoncé par des scientifiques... Dans les deux cas, procès en perte de sens, en insignifiance, en tartufferie. Mais est-ce qu'il ne s'agit pas aussi, dans un cas comme dans l'autre, d'une critique du relativisme ?
Quand Jean-Marc Lévy Leblond écrit que les artistes ne font plus de la beauté leur préoccupation première et que les scientifiques ont renoncé à dire le vrai, il évoque à sa manière l'errance des uns et le doute qui s'est emparé des autres. L'histoire montre que lorsque les hommes sont dans le désarroi et le manque, lorsqu'ils perdent leurs repères, ils cherchent des saints à qui se vouer. [3]
Mais c'est peut-être là que l'analogie s'épuise. En conclusion de son analyse, Yves Michaud en appelle à Darwin pour penser un art comme parure, un art équivalent pour les groupes humains aux plumes, couleurs, robes, atours, ornements (...) qui distinguent visuellement les espèces entre elles et certains individus, en particulier dans leur rôle sexuel, au sein de ces espèces. [2] Là où il abandonne sans plus de regrets l'ancienne velléité philosophique de penser le beau, Sokal et Bricmont restent, comme la très grande majorité des scientifiques « durs », attachés au projet universaliste d'une intelligibilité commune, articulée autour de la rationalité. Ce n'est pas au fond au contenu des discours qu'ils s'attaquent, mais plus prosaïquement à ce qui leur semble un défaut de méthode.

"Anything goes" Tout fera l'affaire... Yves Michaud reprend la formule de Feyerabend pour décrire la multiplicité des formes, des contenus et des valeurs de l'art contemporain. Une diversité, un bazar qui ne sont gênants au fond que du point de vue limité de l'archivage. [2] Ce détachement très post-moderne et très cool, ce n'est pas du tout l'attitude de Sokal et Bricmont qui se livrent au contraire à une critique en règle, appliquée, laborieuse, et pas cool du tout du même Feyerabend, dans le but affiché de dénoncer le relativisme cognitif qu'ils y lisent. Amusant, non ?

Amusant et quand même bizarre de voir un philosophe aussi féru de sciences que l'est Yves Michaud utiliser Feyerabend comme un simple slogan (un moyen mnémotechnique ?) tandis que ce sont nos deux physiciens qui épluchent les textes et discutent les concepts... Les praticiens des sciences dures seraient-ils les derniers à ne pas s'être résignés au relativisme ? A l'heure où la fin des grands récits a entraîné dans l'abîme le Beau et le Vrai majuscules, il semblerait que le vrai minuscule (ou peut-être devrait-on dire l'exact comme dans « sciences exactes ») fasse de la résistance.

A défaut de métaphysique, les sciences dures seraient-elles le dernier refuge d'une transcendance, au moins au sens phénoménologique de : qui dépasse notre subjectivité ?


[1] Jean Baudrillard - Le complot de l'art
[2] Yves Michaud - L'art à l'état gazeux

[3]
Allain Glykos - Une affaire peut en cacher une autre
[4] Alan Sokal & Jean Bricmont - Impostures intellectuelles


Voir aussi : 035 - Herméneutique transformative de la gravité quantique

26.1.09

128 - Boucle étrange

Peu de résultats issus des sciences « dures » trimbalent autant de fantasmes, autant d'interprétations erronées et autant de délires pseudo-scientifiques que ce bon vieux théorème d'incomplétude de Gödel. N'empêche que Gödel, Escher Bach est l'un de mes livres cultes. Ce pavé d'allure indigeste, paru en 1979 sous la plume de Douglas Hofstadter, est un exemple assez unique, à ma connaissance, de vulgarisation scientifique talentueuse et... ambitieuse.

Pourquoi unique ? Parce qu'il réussit la prouesse d'amener n'importe quel lecteur ayant un peu le goût de l'abstraction et... pas mal d'obstination (750 pages quand même), à se faire une idée assez juste et assez riche (me semble-t-il) du fameux théorème, au travers de tout un tas d'analogies et de transpositions littéraires, musicales et plastiques (d'où les Bach et Escher du titre).

30 ans plus tard, la traduction du dernier livre de Douglas Hofstadter parait en France sous le titre : Je suis une boucle étrange. Et ce livre, d'après son auteur, réaffirme et actualise la principale thèse de Gödel Escher Bach : que ce sont des boucles étranges (...) qui donnent naissance - et bien plus : qui constituent - la conscience et le Moi. Du coup, je me rends compte que j'avais mis de côté, dans ma mémoire, toute une partie du livre...

Gödel, Escher, Bach is a very personal attempt to say how it is that animate beings can come out of inanimate matter. What is a self, and how can a self come out of stuff that is as selfless as a stone or a puddle? What is an “I” and why are such things found (at least so far) only in association with, as poet Russell Edson once wonderfully phrased it, “teetering bulbs of dread and dream” — that is, only in association with certain kinds of gooey lumps encased in hard protective shells mounted atop mobile pedestals that roam the world on pairs of slightly fuzzy, jointed stilts? (1)

Je ne sais pas si vous vous reconnaissez dans la description ci-dessus ? Pour ma part, j'ai beau savoir que je suis un primate, un tétrapode et un sarcoptérygien, j'ignorais complètement que j'étais aussi une boucle étrange...

Commençons par la boucle tout court... C'est un bidule récursif. Un machin qui se construit ou se définit en se référant à lui même. Hofstadter donne toutes sortes d'exemples, depuis le feedback video jusqu'à la suite de Fibonacci, de phénomènes récursifs... Il y en a un que j'aime beaucoup et que Hofstadter ne cite pas, c'est le système d'exploitation « GNU ». GNU est l'acronyme pour Gnu is Not Unix.

Une boucle étrange, dans la terminologie Hofstadterienne, c'est une boucle qui « saute de niveau », qui passe d'un niveau de réalité à un autre, comme dans le fameux dessin d'Escher où on voit une main dessiner une seconde main qui elle-même dessine la première main... Ou comme dans le théorème de Gödel... Eh oui. Nous y voilà.

En très résumé, ce que Gödel a réussi à prouver en 1931, c'est que « tout système formel suffisament complexe comporte des propositions indécidables », c'est à dire qui ne sont ni démontrables ni réfutables. Gödel a découvert le moyen de transposer dans un formalisme mathématique précis une proposition auto-référente équivalente à : « Je ne suis pas démontrable ». Ensuite, de deux choses l'une : soit la proposition est démontrable à l'intérieur du système et on aboutit à une contradiction, qui met tout l'édifice par terre... Soit elle ne l'est pas, et on est bien obligé de reconnaître qu'elle est néanmoins vraie ! Pour réussir cet incroyable tour de passe-passe, Gödel a du traduire en nombres entiers des propositions portant sur les nombres entiers. Saut de niveau. Boucle étrange.

OK. Mais ca n'est pas fini, puisque le livre s'appelle Je suis une boucle étrange. Qu'est-ce que je viens faire là-dedans ?

Est-ce un hasard, se demande Hofstadter, si la seule façon simple d'exprimer la formule de Gödel passe par l'utilisation du pronom «je» (je ne suis pas démontrable) ? A partir de là, il établit un parallèle assez troublant entre ce phénomène de boucle étrange et le fonctionnement de l'esprit humain... L'idée, longuement développée dans le livre (mais pas ici !), est que ce qui se passe dans le cerveau est du même ordre que la construction de Gödel. Lorsque l'esprit devient suffisamment complexe pour s'auto-représenter, il peut sauter un (puis plusieurs) niveaux de réalité. Le je naît de la capacité de l'esprit humain à sauter de niveau à travers la construction de symboles. Je suis ce qui transforme le bricolage électro-chimique de mes neurones en toutes sortes de propositions, y compris en propositions qui (comme celle-ci) portent sur le bricolage électro-chimique de mes neurones.

L'idée est de sortir par le haut du vieux débat déterminisme / libre-arbitre : comment peut-il y avoir «je» dans un monde déterministe de particules et de champs électro-magnétiques ? Hofstadter refuse la position dualiste, qui postule qu'il faudrait ajouter quelquechose aux lois de la physique pour rendre compte de l'esprit humain, et il le fait sans tomber dans un réductionisme déprimant : ce quelque chose d'impalpable, cette substance immatérielle, qu'il appelle « élan vital », elle n'est pas nécessaire. La conscience, dit-il, n'est pas un toit-ouvrant ! Elle n'est pas une option rajoutée par dessus les structures du cerveau.

La conscience ne vient pas en option (...) : c'est le résultat émergent obligé du fait que le système dispose d'un répertoire de catégories suffisamment sophistiqué. Tout comme la boucle étrange de Gödel qui apparait automatiquement dans tout système formel de la théorie des nombres suffisamment puissant, la boucle étrange du soi émergera inéluctablement de tout répertoire de catégories suffisamment complexe : une fois qu'on a le soi, on a la conscience. Pas besoin d'élan mental. (2)

Et toc.

(1) Gödel, Escher, Bach : préface de l'édition de 1999
(2) Douglas Hofstadter : Je suis une boucle étrange, p.429

20.11.08

125 - Hominescence

L'espèce humaine, pour Michel Serres, est en train de vivre un basculement majeur de son rapport au monde : par les manipulations génétiques, elle vit un temps nouveau, libéré du temps long de la sélection naturelle ; par le virtuel elle occupe un espace - ou plutôt une superposition d'espaces - neufs.

Les deux morts « classiques », celle des individus et celle des civilisations se retrouvent encadrées par deux morts nouvelles : l'une virtuellement globale, liée à la puissance des armes de destruction massive, aux pollutions en tous genres et à l'éradication des espèces, l'autre, intime et microscopique, aussi ancienne que la vie elle-même, mais dont la découverte est neuve : l'apoptose.

Autre temps, autre espace, autres morts. Nous ne vivons plus les mêmes morts que celles que nous subissons depuis notre origine, affirme Michel Serres. Existe-t-il évènement plus décisif que celui-là, dans le processus qui fit de nous les hommes que nous sommes ?

Ce processus, qui fit de nos ancêtres une espèce particulière de primates, c'est l'hominisation. Et les transformations que vit actuellement l'espèce humaine sont si importantes qu'elles représentent, pour Michel Serres, une nouvelle étape d'hominisation, étape pour laquelle il propose un mot nouveau : hominescence.
De même qu'en la luminescence ou l'incandescence, croît ou décroît, par éclats et occultations, une lumière dont l'intensité se cache et se montre en frémissant de commencer (...) ; de même que l'adolescence ou la sénescence s'avancent vers l'âge mûr ou la vieillesse franche en régressant toutes deux vers les involutions d'une enfance ou d'une vie qu'elles regrettent mais quitteront vite ; (...) de même un processus d'hominescence vient d'avoir lieu de notre propre fait, mais ne sait pas encore quel homme il va produire, magnifier ou assassiner.
Mais l'avons-nous jamais su ? (1)
L'homme nouveau, auto-engendré, qui naît de ces transformations, Michel Serres lui donne différents petits noms : Homo terminator, en ce qu'il a acquis le pouvoir d'éradiquer des espèces entières (y compris, peut-être, la sienne), ou bien Homo universalis, lorsqu'il s'extrait de la pression évolutive par les moyens de la technique et de la médecine et assume une responsabilité nouvelle envers tout le vivant.

Ce qui est formidablement rafraîchissant dans les textes de Michel Serres, en plus de son talent d'écrivain et de conteur, c'est l'amour et l'espoir que, à rebours de tous les Paul Virillio du monde, il attache au devenir de l'aventure humaine !
Les lamentations prophétiques selon lesquelles nous allons perdre notre âme dans les laboratoires de biochimie ou devant les ordinateurs s'accordent sur cette haute note : Que nous fûmes heureux dans notre petite cabane ! (...) Quel bonheur : nous ne pouvions guérir les maladies infectieuses, et, les années de grand vent, la famine tuait nos enfants ; nous ne parlions point aux étrangers de l'autre côté du ruiseau et n'apprenions pas de sciences difficiles. (...)
Jamais la croissance de nos moyens ne s'accompagna d'un tel concert de regrets de la part de ceux qui ne travaillèrent jamais sur ces moyens. L'extrême difficulté à se délivrer de ce petit œuf de finitude - que je sache, il nous en reste assez - explique et excuse le contresens.
Homo universalis commence de vivre au grand air de cette relative infinitude. (1)
(1) Michel Serres - Hominescence
Voir aussi : 090 - Exo-darwinisme

10.1.08

120 - Décivilisation

Décivilisation. C'est le mot qui est tombé du poste de radio ce matin, vers 8h30 quelques instants après que j'eus pressé le petit bouton noir. Ca donnait ça :
Le concept de civilisation est apparu avec les lumières. Il traduit une certaine confiance dans le temps. C'est un concept dynamique, un même mouvement d'adoucissement des mœurs, d'éducation des esprits, de culture des arts et des sciences, d'essor du commerce et de l'industrie... Or il me semble qu'aujourd'hui cet ordre du temps se disloque. Nous ne vivons pas une crise de civilisation, nous sommes engagés dans un processus de décivilisation. (1)
C'était Alain Finkielkraut, bien sûr. Répondant - à côté - à une question de Nicolas Demorange sur la politique de civilisation sarkozo-morinesque... Invité à définir cette mystérieuse décivilisation, Finkielkraut se contentait bizarrement (lui qui défend si férocement le sens et la valeur des mots) d'en relever 3 symptômes piochés dans l'actualité :
  • les incivilités à Villiers-le-Bel
  • l'esclandre de Bartabas à la DRAC
  • les plaisanteries des invités de Thierry Ardisson sur la mort du cardinal Lustiger
Légèrement déconcerté par cette « définition » assez feignante, j'ai reconcentré mon attention défaillante sur mes tartines, tandis que Finkielkraut s'emballait sur la société post-culturelle, le surgissement compulsif des passions basses, et autres sympathiques réjouissances... Mon intérêt s'est réveillé en entendant citer une tribune de Jean François Kahn qui m'avait laissé, moi aussi, comme deux ronds de flan : il y était question de sauver la presse quotidienne et recourant vaillamment à la réduction du vocabulaire, au lissage de la syntaxe, et à l'abandon de toute référence culturelle ou historique :
Il y a un type de phrase qui est mort. Je le regrette, parce que je suis d’une génération qui aime ces phrases cicéroniennes, c’est-à-dire une phrase construite, longue, avec des incidentes. Il faut des phrases plus courtes. Mais surtout intégrer que tout accident grammatical rend la phrase moins accessible. S’il y a huit ou neuf mots après le sujet, eh bien il faut répéter le sujet. Les gens ne connaissent plus beaucoup des mots que nous employons. (2)
Au moment où Finkielkraut concluait sur la gauche qui n'est pas à même de diagnostiquer la décivilisation, c'est à dire le désastre, parce qu'elle a épousé le désastre, je n'étais plus trop sur de comprendre ce dont à quoi il s'agissait, sinon que ça avait à voir avec les écrans, la zapette, le recul de la lecture, les mobylettes et la défaite de la pensée... J'ai donc fait ce que tout le monde (sauf Alain) aurait fait à ma place : j'ai cherché dans Google. Et là, j'ai découvert deux choses :
  1. Si j'ai plutôt de la sympathie pour le cas Finkielkraut, je n'en ai pas du tout (mais alors pas du tout) pour les divers spécimens qui se réclament de lui.
  2. La décivilisation est le titre d'un livre de 1974 par l'ethnologue Robert Jaulin. Et là, on se rend compte très vite que la décivilisation à l'ancienne, celle de Robert n'a vraiment rien à voir avec celle d'Alain. Ce serait plutôt à peu près le contraire :
La civilisation occidentale ne supporte pas les autres civilisations - ce qui prouve bien qu’elle n’est pas une civilisation mais une décivilisation. (...) L’Occident ne supporte pas autrui, ce ne sont point les autres qui ne supportent pas l’Occident. Hélas, les autres supportent trop l’Occident, c’est là une qualité, un souci de comptabilité au terme desquels ils ont été détruits. C’est parce que les autres civilisations vivaient en fonction d’un pluriel de l’homme, d’une comptabilité, du respect des différences que cette notion de pluriel exprime, qu’ils ne se sont pas suffisamment méfiés de l’Occident, et l’ont pris pour une civilisation, alors qu’il s’agit simplement d’un système de dé-civilisation, de destruction des civilisations. (3)
Tout ça ne m'aidait pas beaucoup. Où était vraiment la civilisation ? Côté rationnalité grecque, ou sagesse de l'Orient ? Homme universel ou pluriel de l'homme ? Quel camp choisir ? Pour faire plaisir à Alain, j'ai lâché Google et j'ai ouvert un livre, un vrai, en papier et tout... L'un de mes livres de chevet, pour tout dire. Presque aussitôt, je suis tombé sur ça :
La civilisation ne cesse de s'effondrer sous l'énergique poussée des hommes. Il leur en vient une grande ivresse, comme aux gens qui cassent la vaisselle. Ce sont des choses qui se font dans l'enthousiasme. C'est la fête, c'est la bamboula.
On brise tout parce qu'on veut faire neuf. On a donc l'illusion de pouvoir tout remplacer. Mais ce n'est pas vrai pour cent raisons. Ne fût-ce que pour celle-ci, qu'avec de la vitesse on fait tout, sauf de la lenteur. (...) On a perdu le génie du lent : pour prendre un exemple entre mille, la poubelle à pédale ne remplace pas le vélo. Je connais bien la question, ma belle-fille en a une. J'ai essayé, c'est très décevant.
(4)
Et c'est ainsi qu'Allah est grand, non ?
Voir aussi : 071 - Cité tautologique - 108 - Panique morale

(1) Alain Finkielkraut - France-Inter le 10/01/08
(2) Jean-François Khan - Le Monde - 6/01/07
(3) R. Jaulin - La décivilisation, cité par Homnisphères
(4) Alexandre Vialatte - Chroniques de la montagne - N°481 : Où nous allons

16.12.07

118 - Paradoxe de Goodman

Le paradoxe de Goodman appartient à la grande famille des paradoxes autour du raisonnement inductif. Oui, vous savez, le raisonnement inductif, celui qui dit : « tous les corbeaux que j'ai observés jusqu'ici sont noirs, donc tous les corbeaux doivent être noirs. » Ou encore : « chaque fois que la température de l'eau descend en dessous de 0°, elle gèle. Donc l'eau doit geler à 0°... »

Si ce type de raisonnement n'a pas l'évidence mathématique de la déduction, il est quand même bien utile pour pratiquer - justement - l'ensemble des autres sciences, genre physique, biologie and co. Pratique, donc, mais problématique. David Hume est -paraît-il - l'un des premiers à avoir remis en question la validité logique de l'induction en soulignant qu'elle nécessitait un certain nombre de corollaires implicites pour fonctionner, en particulier un principe d'uniformité de la Nature dont l'évidence est assez discutable.

Bref. Même si Hume a finalement essayé de sauver philosophiquement le raisonnement inductif (en l'encadrant de précautions cognitives), la mode de dénigrer cette bonne vieille induction au moyens de vicieux paradoxes était lancée. On peut citer par exemple le paradoxe de Hempel, ou paradoxe de l'ornithologie en chambre, qui s'énonce comme ça : pour déterminer la couleur du corbeau de manière inductive, on peut bien sûr observer des corbeaux, mais on peut aussi remarquer que la proposition « Tous les corbeaux sont noirs » est logiquement équivalente à « Tous les objets non-noirs sont des non-corbeaux ». Dès lors, plus besoin de courir les champs : il suffit de rester chez soi et d'observer un maximum d'objets non-noirs, ce qui est moins fatiguant et tout aussi valable logiquement.

Comment se fait-il alors que si peu d'ornithologues soient disposés à adopter la méthode de Hempel ?

Nelson Goodman, philosophe américain (1906 - 1998), a proposé dans la même ligne un paradoxe particulièrement perturbant. D'abord, il ne s'agit plus de corbeaux mais d'émeraudes. Ensuite, le paradoxe oblige à définir deux nouvelles couleurs : le vleu et le bert (grue & bleen).
The word grue is defined relative to an arbitrary but fixed time t as follows: An object X satisfies the proposition "X is grue" if X is green and was examined before time t, or blue and was not examined before t. The word bleen has a complementary definition: An object X is bleen if X is blue and was examined before time t, or green and was not examined before t. (1)
La version vulgarisée du paradoxe définit plus simplement vleu comme : « vert jusqu'à une certaine date t et bleu ensuite ». (2) L'observation d'une émeraude verte, remarque ensuite Goodman, étaye sans doute, par induction, la proposition : « toutes les émeraudes sont vertes », mais elle étaye tout autant la proposition : « toutes les émeraudes sont vleues », proposition qui, à partir du temps t, ne dit signifie plus du tout la même chose quant à la couleur de l'émeraude. Choisir d'accepter une proposition plutôt que l'autre, affirme Goodman, est une pure question d'habitude.

Alors, bon, on peut tenter de nier : dire que les définitions de vleu et de bert sont secondaires, en ce sens qu'elles sont définies par dessus les concepts de vert et de bleu, et qu'elles font en plus intervenir un élément temporel qui ne figure pas dans les notions de vert et de bleu... Seulement, observe Goodman, l'argument se retourne totalement : si on considère les notions de vleu et de bert comme primaires, celles de bleu et de vert sont secondaires, et ne se définissent qu'en y ajoutant un élément temporel :
If we take grue and bleen as primitive, we can define green as "grue if first observed before t and bleen otherwise", and likewise for blue. (1)
Et si tout ça vous fait mal au crâne, il vous reste à prendre une bonne aspirine avant de dormir. Quoique prouver l'efficacité de l'aspirine sans raisonnement inductif ?

(1) - Wikipedia : Grue and Bleen
(2) - Wikipedia : Le paradoxe de Goodman

15.3.07

110 - Fin de la science

Même si la fin de la science n' a pas connu le succès international de la fin de l'Histoire, de Francis Fukuyama, elle a tout de même énervé pas mal de monde et connu, du coup, un certain succès. C'est un journaliste scientifique, John Horgan, qui a annoncé la nouvelle dans un livre homonyme de 1996. (1)

L'idée de John Horgan est que la science se donne à elle-même des limites : limites théoriques à l'appréhension du réel, telles que celles qu'imposent le théorème d'incomplétude de Gödel ou le principe d'incertitude, mais surtout limites imposées à ses progrès futurs par ses succès passés :
Je crois que le tableau du réel et l'histoire du monde construites par les scientifiques, du big-bang aux temps présents, sont justes pour l'essentiel, et qu'elles seront aussi vraies dans 100 ou dans 1000 ans qu'elles le sont aujourd'hui. Je crois aussi que, vue la distance déjà accomplie et les limites encadrant la recherche future, la science aura bien du mal à opérer des ajouts significatifs au savoir qu'elle a déjà engendré. (2)
John Horgan, qui est prévoyant, répond par avance à toute une série d'objections, dont la première s'énonce ainsi : - C'est aussi ce qu'on pensait il y a 100 ans. Et, en effet, ce n'est pas la première fois qu'on annonce la fin de la science, la palme de la prophétie ratée revenant sans doute à Lord Kelvin qui déclare en 1900 :
Il n'y a plus rien à découvrir dans le domaine de la physique. Augmenter encore la précision des mesures est le seul progrès qui reste à faire.
Pas vraiment prémonitoire ! Mais faut-il croire pour autant que la science, qui a tant progressé au cours du siècle passé, va continuer de même éternellement ?
C'est une généralisation profondément erronée. (...) Parce que nous avons tous grandi au cours d'une période de progrès exponentiel, nous supposons tout simplement qu'il s'agit d'une caractéristique intrinsèque et permanente de la réalité. Dans une perspective historique, le rapide progrès scientifique et technique de la période moderne est une aberration, un coup de chance, le produit d'une singulière convergence de facteurs sociaux, intellectuels et politiques. (2)
Inutile de dire que les scientifiques d'aujourd'hui n'ont pas trop aimé qu'on leur sabote ainsi leur terrain de jeu ! Pourtant, il faut bien reconnaitre qu'aucun des grands paradigmes en vigueur au milieu du siècle précédant (quanta, relativité, sélection naturelle basée sur les gènes) n'a été balayé depuis. Les tentatives en ce sens (théorie des cordes, gravité quantique et autres TOEs) appartiennent, selon John Howard, à un mode spéculatif et non-empirique proche de la littérature ou de la philosophie, en ce sens qu'elles mettent en avant des points de vue, des opinions, peut-être intéressantes, mais ne convergeant pas vers la vérité.

La fin de la science rejoindra-t-elle celle de l'histoire dans les poubelles conceptuelles de... l'histoire, justement ? John Howard n'est-il qu'un nouvel avatar du déclinisme à la Kelvin ? Rendez-vous dans un siècle !

(1) John Horgan : The End of Science
(2) EDGE 3rd Culture: A TALK WITH JOHN HORGAN
Voir aussi : 107 - Pataphore

6.3.07

108 - Panique morale

Si les « valeurs » traditionnelles ne sont pas respectées, nous allons nous retrouver sur une pente « glissante » ou « fatale ». (...) Si on aide à mourir les grands souffrants sans aucun espoir de guérir, on finira par faire mourir tous les plus vieux. (...) Si on commence par fumer des joints, on passera au crack puis au trafic, puis à brûler des voitures et attaquer la police pour le protéger. (1)
Cet argument de la pente fatale est à la base d'un discours très présent dans l'espace public aujourd'hui et que le philosophe Ruwen Ogien nomme panique morale. La grande crainte qui sous-tend ce discours, c'est celle d'un effondrement de la société. Certaines institutions, comme la famille hétérosexuelle biparentale, sont vues comme des organes vitaux, dont la destruction porterait un coup fatal au corps social dans son ensemble. (1) Que des milliers de familles recomposées ou homoparentales se soient déjà formées sans que la la société ne s'effondre ne change d'ailleurs rien à cette angoisse...

Le discours de la panique morale pose les problèmes en termes de valeurs plutôt qu'en termes de droits ou d'intérêts, et ce glissement de vocabulaire n'est évidemment pas neutre :
Aux Etats-Unis, George W. Bush et le camp républicain ont exploité en permanence la valeur « famille » pour nier aux personnes de même sexe le droit de se marier et d'élever des enfants, la valeur « vie » pour contester le droit davorter, la valeur « sécurité » pour brider le droit à informer des journalistes et les droits de la défense (...). (1)
La question que pose Ruwen Ogien, c'est : pourquoi le discours sur les valeurs, thème traditionnel de la droite, déborde-t-il à ce point aujourd'hui sur le discours de la gauche ? L'idée que l'électorat « populaire » serait plus sensible à des « valeurs morales » qu'à ses droits, ses libertés et ses intérêts matériels, est-elle une idée juste ?

(1) Le Monde 2 du 3-03-07: entretien avec Ruwen Ogien
Editions Grasset : La panique morale
Sciences humaines : Halte à la panique morale !