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28.3.11

155 - Coquille génétique

Une coquille génétique n'est pas une coquille génétiquement programmée (elles le sont toutes !) ni même une coquille faite d'ADN (?). Non : il faut lire « coquille » au sens usuel dans l'imprimerie : une bourde, une erreur ayant échappé à la relecture, en VO :  a genetic typo.

24.2.09

129 - Adieu au papier

C'est dans le blog de Pierre Assouline (1) que j'ai découvert cette expression : l'adieu au papier. Bon, d'accord : tout cela est entendu, battu et rebattu jusqu'à l'écœurement, en particulier avec le sempiternel retour du débat sur l'avenir de la presse quotidienne. Je somnole rien qu'à l'écrire ! Il n'empêche. L'adieu au papier est une belle façon de siffler la fin du débat, et en même temps de se tourner un moment vers l'arrière avec un brin de nostalgie... Eh oui ! Ce bon vieux papier, ce respectable et admirable objet qu'a été le livre est sur le point de tirer sa révérence, remplacé bientôt par toute un bande d'écrans électroniques mal dégrossis.

Pierre Assouline cite, pour le contredire, Marcel Gauchet. Un Marcel Gauchet qui, à la fin d'un texte par ailleurs très lucide, conclut qu'Internet est très bien pour l'information de proximité et le renseignement. Puis il ajoute :

Mais ces informations ponctuelles ne dispensent pas d'une recherche d'intelligibilité. Celle-ci suppose un rassemblement raisonné des données ou des points de vue, l'analyse, l'argumentation, bref, du texte suivi pour lequel le papier demeure un support privilégié. La preuve, dès que vous découvrez un texte intéressant sur le Net, vous l'imprimez. La consommation de papier ne diminue pas, au contraire.

Dans l'autre sens, si les lecteurs de journaux vont si volontiers sur le Net, c'est aussi parce qu'ils sont convaincus qu'un survol hâtif leur suffira. C'est ce partage qui est en train de se chercher. Il oblige à repenser ce qu'on attend de la presse sur papier. Elle doit se concentrer sur ce qu'elle a d'irremplaçable. Il y a un mystère à élucider dans ce pouvoir du support. Le fait est que l'objet papier autorise un commerce avec l'écrit que l'écran ne permet pas. Il est lié à un mode de compréhension dont je ne vois pas pourquoi il disparaîtrait.
(2)

C'est curieux cette propension des cinquantenaires à appuyer sur le bouton « imprimer »... Ça doit être générationnel. Est-ce que Marcel Gauchet se rend compte qu'on trouve la plupart des quotidiens sur les sites de liens Bittorrent ? Et je ne pense pas que ces lecteurs-là soient très portés sur l'imprimante... Dominique Lahary a la même démangeaison au bout de l'index. Si je vous parle de lui, c'est qu'il semble bien que la paternité de l' expression adieu au papier lui revienne. Dans un texte de 2006 pour Transversales intitulé Adieu au papier ? il conclut dans le même sens que Marcel Gauchet, mais pour des raisons plus pittoresques :

Osons une théorie matérielle : avez-vous remarqué comme il est incommode, désagréable même de lire un long texte vertical ? Les expositions farcies de longs propos nous assomment, pas seulement à cause de leur fréquente cuistrerie. Les affiches bavardes nous font fuir. Il n'est de bonnes pancartes que lapidaires. Debout, le texte a le souffle court. On ne lit dans la durée que des textes couchés, vautrés sur des pages empilées. Les Chinois l'ont compris depuis longtemps, eux qui, ayant érigé d'imposantes bibliothèques de stèles, ont aussi inventé le papier... et l'imprimerie, bien avant le bon M. Gutenberg.(3)

Il n'a pas tort, mais qui a dit que les écrans étaient voués à la verticalité ? Qu'on s'acharne à écrire avec un stylo-plume, un porte-mine ou un burin, je veux bien... On a droit à l'irrationnel ! Qu'il faille encore quelques années avant que les écrans portables et autres livres électroniques deviennent aussi confortables qu'un volume de la Pléiade, sans doute... Que l'objet livre garde une aura « culturelle » inégalée, je veux bien (les bibliothèques de médecins ont encore de beaux jours devant eux)... Mais que le papier soit définitivement le seul support possible de la pensée ? Allons donc ! C'est tout de même fascinant de voir ces distingués intellectuels buter tous sur le même obstacle : l'impossibilité quasi-physique de consentir à cet adieu au papier, dont l'évidence commence doucement à s'imposer au reste du monde...

Et je ne suis pas là en train de vous vanter les bienfaits de la culture clipesque... Je n'ai d'ailleurs pas vu un clip depuis des années (à part les Teletubbies, mais j'ai une excuse qui se prénomme Alexandre) J'aime la presse. J'aime les livres. J'aime l'écrit. Je passe une grosse partie de mon temps quotidien d'éveil à lire... Mais c'est vrai : l'écran d'ordinateur et celui de l'iPhone remplacent souvent le papier, et en particulier le papier journal.

Dire adieu au papier c'est un peu triste, bien sûr ; tous les adieux laissent un sentiment de perte. Versons quelques larmes, donc, sur le papier jauni et doux de notre enfance envolée... Ça, je peux comprendre. Mais pitié : ne sombrons pas dans le fétichisme ! Non seulement je n'ai pas le sentiment que le papier m'ait permis un commerce avec l'écrit que j'aurais maintenant perdu, mais - bien plus - je sais que l'écran m'autorise en plus un autre genre de commerce, un commerce à base de pomme-F, pomme-C, pomme-V, et que ce commerce est un grand pas en avant dans le rapport que j'entretiens avec la chose écrite.

Et puis, pour les vrais amateurs de papier, pour les purs et durs, il restera une forteresse inexpugnable qui n'a pas échappé à l'un des commentateurs de chez Pierre Assouline...

Avant qu’on remplace le papier hygiénique par un support numérique, on est tranquille pour un bout de temps. (4)

(1) La République des livres - N'ayez pas peur, Marcel !
(2)
Le blog Marcel Gauchet - Quotidiens cherchent "nouveaux lecteurs" hypothétiques
(3)
Dominique Lahary - Adieu au papier ?
(4) La République des livres - commentaire de "Henri"

Voir aussi : 120 - Décivilisation

10.1.08

120 - Décivilisation

Décivilisation. C'est le mot qui est tombé du poste de radio ce matin, vers 8h30 quelques instants après que j'eus pressé le petit bouton noir. Ca donnait ça :
Le concept de civilisation est apparu avec les lumières. Il traduit une certaine confiance dans le temps. C'est un concept dynamique, un même mouvement d'adoucissement des mœurs, d'éducation des esprits, de culture des arts et des sciences, d'essor du commerce et de l'industrie... Or il me semble qu'aujourd'hui cet ordre du temps se disloque. Nous ne vivons pas une crise de civilisation, nous sommes engagés dans un processus de décivilisation. (1)
C'était Alain Finkielkraut, bien sûr. Répondant - à côté - à une question de Nicolas Demorange sur la politique de civilisation sarkozo-morinesque... Invité à définir cette mystérieuse décivilisation, Finkielkraut se contentait bizarrement (lui qui défend si férocement le sens et la valeur des mots) d'en relever 3 symptômes piochés dans l'actualité :
  • les incivilités à Villiers-le-Bel
  • l'esclandre de Bartabas à la DRAC
  • les plaisanteries des invités de Thierry Ardisson sur la mort du cardinal Lustiger
Légèrement déconcerté par cette « définition » assez feignante, j'ai reconcentré mon attention défaillante sur mes tartines, tandis que Finkielkraut s'emballait sur la société post-culturelle, le surgissement compulsif des passions basses, et autres sympathiques réjouissances... Mon intérêt s'est réveillé en entendant citer une tribune de Jean François Kahn qui m'avait laissé, moi aussi, comme deux ronds de flan : il y était question de sauver la presse quotidienne et recourant vaillamment à la réduction du vocabulaire, au lissage de la syntaxe, et à l'abandon de toute référence culturelle ou historique :
Il y a un type de phrase qui est mort. Je le regrette, parce que je suis d’une génération qui aime ces phrases cicéroniennes, c’est-à-dire une phrase construite, longue, avec des incidentes. Il faut des phrases plus courtes. Mais surtout intégrer que tout accident grammatical rend la phrase moins accessible. S’il y a huit ou neuf mots après le sujet, eh bien il faut répéter le sujet. Les gens ne connaissent plus beaucoup des mots que nous employons. (2)
Au moment où Finkielkraut concluait sur la gauche qui n'est pas à même de diagnostiquer la décivilisation, c'est à dire le désastre, parce qu'elle a épousé le désastre, je n'étais plus trop sur de comprendre ce dont à quoi il s'agissait, sinon que ça avait à voir avec les écrans, la zapette, le recul de la lecture, les mobylettes et la défaite de la pensée... J'ai donc fait ce que tout le monde (sauf Alain) aurait fait à ma place : j'ai cherché dans Google. Et là, j'ai découvert deux choses :
  1. Si j'ai plutôt de la sympathie pour le cas Finkielkraut, je n'en ai pas du tout (mais alors pas du tout) pour les divers spécimens qui se réclament de lui.
  2. La décivilisation est le titre d'un livre de 1974 par l'ethnologue Robert Jaulin. Et là, on se rend compte très vite que la décivilisation à l'ancienne, celle de Robert n'a vraiment rien à voir avec celle d'Alain. Ce serait plutôt à peu près le contraire :
La civilisation occidentale ne supporte pas les autres civilisations - ce qui prouve bien qu’elle n’est pas une civilisation mais une décivilisation. (...) L’Occident ne supporte pas autrui, ce ne sont point les autres qui ne supportent pas l’Occident. Hélas, les autres supportent trop l’Occident, c’est là une qualité, un souci de comptabilité au terme desquels ils ont été détruits. C’est parce que les autres civilisations vivaient en fonction d’un pluriel de l’homme, d’une comptabilité, du respect des différences que cette notion de pluriel exprime, qu’ils ne se sont pas suffisamment méfiés de l’Occident, et l’ont pris pour une civilisation, alors qu’il s’agit simplement d’un système de dé-civilisation, de destruction des civilisations. (3)
Tout ça ne m'aidait pas beaucoup. Où était vraiment la civilisation ? Côté rationnalité grecque, ou sagesse de l'Orient ? Homme universel ou pluriel de l'homme ? Quel camp choisir ? Pour faire plaisir à Alain, j'ai lâché Google et j'ai ouvert un livre, un vrai, en papier et tout... L'un de mes livres de chevet, pour tout dire. Presque aussitôt, je suis tombé sur ça :
La civilisation ne cesse de s'effondrer sous l'énergique poussée des hommes. Il leur en vient une grande ivresse, comme aux gens qui cassent la vaisselle. Ce sont des choses qui se font dans l'enthousiasme. C'est la fête, c'est la bamboula.
On brise tout parce qu'on veut faire neuf. On a donc l'illusion de pouvoir tout remplacer. Mais ce n'est pas vrai pour cent raisons. Ne fût-ce que pour celle-ci, qu'avec de la vitesse on fait tout, sauf de la lenteur. (...) On a perdu le génie du lent : pour prendre un exemple entre mille, la poubelle à pédale ne remplace pas le vélo. Je connais bien la question, ma belle-fille en a une. J'ai essayé, c'est très décevant.
(4)
Et c'est ainsi qu'Allah est grand, non ?
Voir aussi : 071 - Cité tautologique - 108 - Panique morale

(1) Alain Finkielkraut - France-Inter le 10/01/08
(2) Jean-François Khan - Le Monde - 6/01/07
(3) R. Jaulin - La décivilisation, cité par Homnisphères
(4) Alexandre Vialatte - Chroniques de la montagne - N°481 : Où nous allons

11.11.07

116 - Proto-mondial

Tous les linguistes s'accordent sur l'existence d'une généalogie des langues plus ou moins parallèle à la généalogie humaine. Si le Français ressemble tant à l'Italien, c'est qu'il partage les mêmes racines latines. Au delà de ce niveau connu et attesté, il y en a un autre qui fait remonter les langues actuelles d'Europe occidentale,avec le Celte, le Russe, le Slave, le Grec, le Sanskrit et l'Indo-Iranien à une langue non seulement morte, mais disparue. Une langue hypothétique dont on peut reconstituer certains traits par déduction, et que les linguistes appellent l'Indo-Européen.

Il y a d'autres langues théoriques en plus de l'Indo-Européen : l'Ouralique serait l'ancêtre d'une trentaine de langues, parlées aujourd'hui dans l'Oural mais aussi en Finlande et en Hongrie, tandis que l'Altaïque serait celui de 66 langages de l'Asie du centre et du nord, parmi lesquelles le Turc et le Japonais. Plus controversée est la création du linguiste danois Holger Pedersen, qui a postulé en 1903 l'existence d'une langue ancestrale commune aux 6 grands groupes que sont l'Indo-Européen, l'Altaïque, l'Ouralique, l'Afro-Asiatique, le Kartvélien et le Dravidien. Cette langue hypothétique, parlée aux alentours de la fin du paléolithique (10 000 ans avant notre ère), il l'a baptisée Nostratique.

Dans un article de 1995, le Dr. Alexis Manaster Ramer de l'université de Detroit affirme que la racine commune aux mots anglais fist, finger et five, qu'on retrouve entre autres en Hollandais, en Allemand et en Russe, ne trouverait pas son origine au niveau Indo-Européen mais remonterait au Nostratique (2).

Certains poussent plus loin le parallèle entre généalogie des langues et phylogénie des espèces vivantes et considèrent que, de la même façon qu'on peut parler d'un ancêtre commun à l'ensemble des créatures vivantes (c'est le fameux LUCA), on peut aussi postuler un langue disparu, le proto-mondial, qui serait l'ancêtre de toutes les langues parlées aujourd'hui sur Terre. L'existence du nostratique et du proto-mondial a beau être spéculative (rien ne prouve réellement que les langues humaines aient une origine commune), ça n'a pas empêché certains linguistes de se livrer à des tentatives de reconstruction. Le russe Vladislav Illich-Svitych a même composé un poème en Nostratique :

.KelHä we.tei ‘a.Kun kähla
.kalai palhA-.kA na wetä
s'a da ’a-.kA ’eja ’älä
ja-.ko pele .tuba wete (2)

Ce qui signifierait grosso-modo :
Le language est un gué jeté sur la rivière du temps
Qui nous entraîne vers la maison des ancêtres disparus.
Mais il n'atteindra pas le but,
Celui qu'une eau profonde effraie.
Et si vous n'êtes toujours pas convaincu, sachez que les nénés des Français (ou plutôt : des Françaises) se disent nenka en Bulgare, nai en Chinois et ñuñu en Quechua. CQFD ! (3)

(1) Linguists Debating Deepest Roots of Language
(2) Nostraticist Vladislav Markovich Illich-Svitych
(3) Deriving Proto-World with tools you probably have at home

7.2.07

105 - Livre à la découpe

Quand on achète de la musique sur Internet au lieu de la choisir dans les bacs d'un disquaire, l'objet « album » perd beaucoup de sa pertinence : pourquoi acheter 12 morceaux d'un coup, s'il y en a un seul que j'aime ? Ca semble imparable. Mais le même raisonnement doit-il s'appliquer au livre ? Le débat existe depuis l'annonce par Amazon de Amazon Pages, un programme qui permettra aux clients d'Amazon d'acheter des livres à la découpe : c'est à dire de payer non plus pour un livre entier mais pour les pages qui les intéressent à l'intérieur d'un livre. (1)

Pour les défenseurs de l'objet livre, le droit moral de l'auteur s'oppose à un tel saucissonnage. Sans vouloir défendre la Charcuterie contre la Littérature, je tiens à faire remarquer que l'enjeu de l'affaire est purement économique, puisque le saucissonnage fait déjà partie – heureusement – des droits imprescriptibles du lecteur. A ce sujet, je vous recommande chaudement le livre de Pierre Bayard : Comment parler des livres qu'on n'a pas lus (2), qui établit une véritable taxinomie des livres non-lus, en fonction de leur degré de non-lecture ( LP=livres parcourus, EP=livres dont on a entendu parler, LO=livres oubliés, etc... ) et de la valeur qu'on leur attribue (de -- à ++ ), la non-lecture d'un ouvrage n'empêchant évidemment pas d'avoir un avis précis quant à sa valeur.

Il va de soi que je n'ai pas vraiment lu le livre de Pierre Bayard - ç'aurait été une abominable faute de goût. Je n'ai pas non plus lu d'extraits sur Internet : y en a pas. Non, je l'ai parcouru à l'ancienne, debout dans les rayons de la FNAC, ce qui m'a permis de savourer quelques phrases particulièrement cocasses de Gide sur Proust, qu'il n'a pas lu mais tient en grande estime, et d'attribuer à l'ouvrage la mention LP+ : livre parcouru, avec opinion favorable.

Comme quoi les nouvelles technologies, décidément, ne changent pas grand chose !

(1) affordance.info: Livre à la découpe.
(2) Fnac.com : Comment parler des livres qu'on n'a pas lus, Pierre Bayard