13.11.06

090 - Exo-darwinisme

La technologie, pour Michel Serres, est un processus d'externalisation des fonctions corporelles. Le marteau externalise le poing ; la roue externalise la rotation de la hanche, etc... L'homme est un animal dont le corps perd (des fonctions). Ce qui est nouveau dans les « nouvelles technologies », c'est qu'elles externalisent des fonctions cognitives comme la mémoire, qu'on pensait jusqu'ici comme partie intégrante du sujet lui-même ! Aujourd'hui, ce n'est plus le cas :
Nous sommes libérés de l'écrasante obligation de mémoire.
Nous sommes condamnés à devenir intelligents !
Mais si nos fonctions corporelles sont ainsi externalisées, objectivées par la technique, que devient le processus de sélection naturelle ? Que devient l'évolution ? La technique, pour Michel Serres participe d'un exo-darwinisme qui permet à l'homme d'échapper à la pression évolutive due à son environnement... Par exemple, depuis le vêtement, le poil n'est plus un caractère soumis à la sélection naturelle. Idem depuis le le livre, pour la capacité de mémorisation brute. Ce n'est plus le corps qui perd des fonctions c'est l'esprit ! La bonne nouvelle c'est que :
On voit très bien qu'au cours de l'histoire, chaque fois qu'on a perdu quelquechose, on a gagné quelquechose qui était à l'étage au dessus de ce qu'on perdait.
Bref, à tous ceux qui se demandent Where is the information we have lost in Google ? Michel Serres répond que la question intéressante, n'est pas tant « Qu'est-ce qu'on a perdu ? » mais plutôt « Qu'est-ce qu'on est en train de gagner ? »

Conférence de Michel Serres à l'Ecole polytechnique

6.11.06

089 - Papy-krach

Le papy-krach est le titre d'un livre de Bernard Spitz, qui se présente comme un bilan économique du partage des ressources entre les baby-boomers et les générations suivantes. Et le bilan est sombre !
Le programme qui s'annonce pour la jeunesse de France, c'est tout simplement le plus grand hold-up de l'histoire, celui de la spoliation de plusieurs générations sacrifiées qui semblent ne toujours pas réaliser ce qui les attend.
Résumons : la répartion actuelle des ressources favorise les vieux ! les jeunes d'aujourd'hui sont ceux qui subissent le plus de chômage, en ayant reçu le moins en termes d'éducation. Les retraites, elles, restent élevées et l'âge de départ ne suit pas l'allongement de la durée de vie.

Du coup, les plus de 60 ans ont aujourd'hui un niveau de vie supérieur à celui de la moyenne des actifs. Et - pire encore - le système actuel, financé par une augmentation permanente de la dette, risque d'imploser avant que ces mêmes jeunes ne soient en âge d'en profiter... La vraie question, selon Bernard Spitz, c'est : pourquoi les jeunes générations ne défendent-elles pas leurs intérêts ?
Ils ont bien protesté, au rythme d'environ une fois tous les deux à trois ans en moyenne. Mais pour lutter contre quoi ? A quoi ont-ils consacré leurs cartouches protestataires ? A rien d'essentiel pour leur avenir. [Au lieu de ça] ils ont fait le jeu des professionnels de l'instrumentalisation, du conservatisme et des corporations.
Sans un programme de réforme à court terme, l'égoïsme des plus âgés et l'inaction des plus jeunes se conjuguent pour préparer éclatement de la société française dans un clash entre générations.

Le blog du papy-krach
Libération : Génération sacrifiante

3.11.06

088 - Non-empiètement des magistères

Le non-empiètement des magistères (en VO : Non Overlapping MAgisteria, ou NOMA ) est l'idée, défendue par Stephen Jay Gould contre les créationnistes de tous poils, que la Science et la Foi appartiennent à deux niveaux de connaissance distincts, qui ne se chevauchent pas :
Le principe de NOMA prône le respect mutuel, sans empiètement quant aux matières traitées, entre deux composantes de la sagesse dans une vie de plénitude : notre pulsion à comprendre le caractère factuel de la Nature (c'est le magistère de la Science) et notre besoin de trouver du sens à notre existence et une base morale pour notre action (c'est le magistère de la Religion).
Les créationnistes détestent l'idée, mais certains scientifiques, moins pacifistes que Gould, ne l'aiment pas non plus. Dans un article récent, Richard Dawkins s'attaque avec virulence au bon vieux NOMA. Si on va au delà d'un vague panthéisme, explique-t-il, si on pense que Dieu est le créateur de l'Univers, alors Dieu devient de facto une hypothèse scientifique. Et, en tant qu'hypothèse scientifique, il est assez mauvais !
Non seulement l'hypothèse de Dieu n'est pas nécessaire, mais elle manque en plus spectaculairement de parcimonie. Non seulement nous n'avons pas besoin de Dieu pour expliquer l'univers et la vie, mais Dieu est clairement - et de loin - l'idée la plus superflue du monde. On ne peut évidemment pas prouver Son inexistence, pas plus que celle de Thor, des fées, des lèprechaumes ou du Flying Spaghetti Monster. Mais, de Dieu comme de ces autres fantaisies, on peut dire qu'il est très très improbable.
La Tribune : le principe de NOMA
Richard Dawkins: Why There Almost Certainly Is No God

Voir aussi : Intelligent design - Flying Spaghetti Monster - Déshellénisation

25.10.06

087 - Stochocratie

Avec la récente recrudescence médiatique de jurys populaires tirés au sort, l'idée de démocratie aléatoire commençait déjà à pointer le bout de son nez... Lorsque la lecture d'Etienne Chouard, le fameux noniste européen, ouvrit brusquement mon cerveau à la stochocratie, dite aussi lotocratie.

Alors oui, exactement : il s'agit de remplacer la bonne vieille élection des représentants du peuple par le tirage au sort. Pour écrire une constitution européenne, par exemple, Etienne Chouard réclame une assemblée constituante, mais attention : pas question d'en élire les membres !
Il faut les tirer au sort, au moins en grande partie, pour éviter les fraudes prévisibles : en effet, si on procède à une élection, les candidats seront nommés par les commissions d’investiture des partis qui veilleront évidemment à faire élire des amis, non candidats au pouvoir mais bien aux ordres des futurs élus.
C'est intéressant, quoique ça n'aille - à mon avis - pas assez loin : pour éviter tout risque de corruption des citoyens tirés au sort ( le pouvoir corrompt tellement vite ! ), le mieux serait qu'ils tirent leurs décisions à la courte-paille. Et écrivent la Constitution en piochant au pif dans le dictionnaire.

Big Bang Blog : Le tirage au sort, d'Etienne Chouard à Ségolène Royal
L'avenir de la Démocratie : la stochocratie

18.10.06

086 - Combattant ennemi déloyal

Le texte de loi intitulé Military Commissions Act of 2006, officiellement en vigueur depuis hier, introduit la notion de combattant ennemi déloyal ( unlawful enemy combatant ) dans le droit américain.

Pour devenir un combattant ennemi déloyal, il suffit d'être nominé par une commission dépendant du gouvernement américain. Si vous avez l'honneur d'être choisi, vous perdez instanténément tous vos droits. La convention de Genève ne s'applique plus, et même l'Habeas Corpus, pilier légal des droits de l'homme dans les pays anglo-saxons, n'a plus court.

Vous dépendez dès lors d'une justice militaire d'exception qui peut vous détenir indéfiniment, sans être soumise à aucune des règles de droit usuelles. Bien sur, la torture est interdite, mais on pourra pratiquer des interrogatoires « durs » ( la différence entre les deux étant du seul ressort du président des Etats-Unis ). On pourra aussi - tant qu'à faire - vous condamner à mort sur la base de ces interrogatoires « durs ».

Bref, une bien belle journée pour tous les fanatiques de la planète. Comme l'a dit un certain Russ Feingold, sénateur démocrate du Wisconsin :
Ce jour restera comme une tache sur l'histoire de notre pays.
Associated Press : Bush signs bill on terror prosecution
Wikipedia : Military Commissions Act of 2006 -

10.10.06

085 - Recherche navigationnelle

Selon la taxinomie établie en 2002 par Andrei Broder, chercheur chez IBM, il existe 3 types de recherches pratiquées sur Google et consorts :

- La recherche informationnelle cherche à accéder à un contenu (« sex » par exemple, ou « classification des bilatériens » )
- La recherche transactionnelle vise à interagir avec un contenu dynamique, par exemple télécharger un programme ou remplir un formulaire ( « divx », ou « déclaration d'impôts » )
- La recherche navigationnelle vise à accéder à un site spécifique (« pages jaunes », ou « dvanw » )

D'après Andrei Boder, les 3 types d'usage se répartissent ainsi :
- informationelle : 48%
- transactionnelle : 30%
- navigationnelle : 20%
Selon affordance.info des sources récentes feraient bondir la part de la recherche navigationnelle à 60 % du total, ce qui - mine de rien - ramènerait les tout-puissants moteurs de recherche au rôle de vulgaires annuaires...
On ne cherche plus l'accès aux contenus mais l'accès aux "pages-sources" sur lesquelles trouver lesdits contenus. Rien d'étonnant là dedans, il ne s'agit que du résultat de la prise en main des contenus par les éditeurs (qu'ils soient individuels - blogs -, ou collectifs et privés ou publics).
Andrei Broder : A taxonomy of web search
affordance.info: Taxonomie des recherches

2.10.06

084 - Déshellénisation

L'idée centrale du discours de Benoit XVI à Ratisbone ( oui : celui avec la citation de l'empereur Manuel II Paléologue sur l'Islam ), c'est la lutte contre la déshellénisation du christianisme. Résumons en 2 mots :

- Il y a eu autrefois une alliance entre la pensée grecque et le christianisme.
- Cette alliance est constitutive de la pensée européenne. Chez nous, Dieu et la Raison sont indissociables : (...) entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une vraie analogie.

C'est cette belle construction que la déshellénisation de la foi remet en cause. Un processus qui commence... à la fin du Moyen-Age ! ( mai 68 semble donc hors de cause... ) et qui se fait en 2 temps :
1 - Les théologiens de la Réforme extirpent la foi hors de la théologie, pour en faire une affaire personnelle, subjective, entre soi et Dieu.
2 - Les Lumières promeuvent un modèle de la science qui s'auto-limite en délaissant Dieu en faveur de la méthode rationnelle... Paf ! Déshellénisation.
- Réintroduisons Dieu dans le vaste dialogue des sciences, qu'il suggère, le pape. D'autant plus que c'est pas avec notre raison qui reste sourde face au divin qu'on va dialoguer avec les autres civilisations qui croient en Dieu, elles !
Bref : plus qu'à prouver scientifiquement l'existence de Dieu, et la paix et l'harmonie règneront sans partage au pays des fils d'Adam. CQFD.

Benoit XVI : discours à l'Université de Ratisbonne le mardi 12 septembre 2006

Voir aussi : 054 - Argument cynologique - 044 - Popability

28.9.06

083 - Stabilisation éditoriale

« J'ai rencontré un jour un griot, un homme âgé, circulant de village en village, racontant depuis toujours des histoires interminables, notamment sur les épopées des familles nobles de son pays, des histoires fourmillant de détails. Et je lui demandai comment il faisait pour se souvenir de cet ensemble de détails, pour n'en oublier aucun. Il me dit alors qu'il y avait toujours dans l'assistance, quelqu'un qui lui-même avait été bercé avec ces mêmes histoires, les avait entendues depuis son enfance, et le corrigeait dès qu'il faisait une erreur ou oubliait quelque chose. »
Stabilisation éditoriale donc, commente affordance.info qui relate l'histoire. Par la communauté. Pour la communauté. Bref, le même principe est à l'œuvre dans les wikis où on parle de négociation de sens. Principe qui renvoie à son tour, ainsi que le note Martin Lessard, à l'intersubjectivité de Pierce :
L'être interprétant que je suis est transcendé par un principe sémiotique supérieur que l'on appelle la communauté. Quand la communauté s'est accordée sur une interprétation donnée, elle « crée » un signifié qui n'est pas à proprement parlé objectif mais bien intersubjectif. Cette interprétation « collective » est privilégiée par rapport à n'importe quelle interprétation obtenue, surtout celle d'individus.
affordance.info : Wikipedia et le griot
ZERO SECONDE : négocier le sens sur un wiki

21.9.06

082 - Honte prométhéenne

Mari d'Hannah Arendt, auteur de textes tels que L'obsolescence de l'Homme ou La désuétude de la réalité, Günther Anders récusait pourtant l'étiquette de philosophe :
N'est-il pas plus important que l'humanité existe plutôt que la « philosophie » ? Bien que je sois classé comme « philosophe », je ne m'intéresse que très peu à la philosophie. Mon intérêt appartient au monde, de même que l'intérêt des astronomes n'appartient pas à l'astronomie, mais aux étoiles.
Penseur ( et critique ! ) de la technique et de l'industrie, il a du progrès technique et des machines une vision très noire, avec des accents presque cyberpunk, appelant notamment à la réincarnation industrielle de l'homme...
Le retard congénital de l’être humain en tant que travailleur, en tant que soldat et en tant que consommateur face à la technique donne lieu à ce que Anders appelle la pente prométhéenne (prometheisches Gefälle). La pente prométhéenne, à son tour, donne lieu à un sentiment historiquement nouveau : la honte prométhéenne (prometheische Scham). La honte prométhéenne est ce sentiment qui nous fait pâlir devant la perfection de nos machines et devant la pitoyable défectuosité de notre propre corps.
Wikipedia : Günther Anders

14.9.06

081 - Ontologie formelle

Au sens philosophique, l'ontologie est l'étude des catégories d'entités abstraites et concrètes qui existent ou peuvent exister... C'est une taxinomie, mais une taxinomie des formes possibles, pas seulement des fomes existantes.

D'un point de vue sémiologique, une ontologie est une théorie du contenu sur les sortes d'objets, les propriétés de ces objets et leurs relations possibles dans un domaine spécifié de connaissances. C'est un modèle conceptuel.

Une ontologie formelle est donc l'incarnation d'une ontologie, d'un modèle du monde, dans un système formel, basé sur des axiomes. A quoi ça sert ? L'avantage d'un système formel, c'est qu'on peut le manipuler avec des algorithmes... Construire une ontologie formelle, c'est essayer d'expliquer le monde aux machines. En construire une qui fonctionne, c'est le but ultime de tous les chercheurs en intellligence artificielle !

Dr. Douglas Lenat : Computers versus Common Sense
Web Sémantique : Ontologie

Voir aussi : 054 - Argument cynologique

28.8.06

080 - Maoisme digital

Jaron Larnier en veut à Wikipedia qui l'affuble d'une bio - à ses yeux - erronée. Ce qu'il reproche à Wikipedia ainsi qu'aux wikis en général et aux systèmes de filtres consensuels comme Delicious ou Digg, c'est d'être l'expression d'un nouveau collectivisme en ligne, qui considère que le collectif détient la Vérité, et qu'il est souhaitable de donner à cette Vérité le maximum d'autorité possible. C'est cette idée qu'il appelle maoïsme digital.

Pour autant il ne rejette pas entièrement la notion d'intelligence collective : il considère que cette dernière fonctionne lorsque le résultat à atteindre peut être mesuré selon des critères objectifs ( exemple : Linux ), mais ne marche plus lorsque goût et jugement entrent en ligne de compte.
La beauté d'Internet, c'est qu'il connecte des gens. C'est en autrui que réside sa valeur. Si nous commençons à croire qu'Internet lui-même est une entité qui a quelque chose à dire, nous dévaluons autrui et faisons de nous des idiots.
Comme quoi on peut être à la fois humaniste et technophile...

Edge : On "Digital Maoism: The Hazards of the New Online Collectivism"

Voir aussi : 071 - Cité tautologique

4.6.06

079 - Net Neutrality

L'idée de neutralité réseau correspond à un principe fondateur d'Internet : le fait que chaque paquet de données soit traité de la même façon, indépendamment de sa nature, de son origine et de sa destination.

Pourquoi parler aujourd'hui de Net Neutrality ? Parce que ce principe est menacé.

Les opérateurs de télécommunications, les fameux « telcos » ont vu le prix de leur produit (la bande passante) divisé par 100 en 10 ans. Même si cette baisse correspond à des évolutions techniques, il est clair que leurs revenus y ont laissé des plumes... D'où l'idée de trouver de nouvelles sources de revenus, donc de nouveaux produits. C'est l'idée du tiered access : abandonner le vieux principe de neutralité réseau, devenu encombrant, et proposer à la place toute une grille de tarifs - les paquets de riches voyageant en classe affaire et les paquets de pauvres en classe éco.

Malin, non ?

TidBITS#829 : The War Over Neutrality: