1.3.07

107 - Pataphore

La pataphore est une « surmétaphore », une extension de la métaphore, de la même façon qu'on peut considérer la pataphysique comme une extension de la métaphysique en ce qu'elle s'étend aussi loin au-delà de la métaphysique que la métaphysique au-delà de la physique.

La première description du concept serait parue dans Closet 'Pataphysics (La Nouvelle-Orléans, 1990) sous la plume d'un certain Paul Lopez, pseudonyme d'un écrivain-chanteur du nom de Paul Avion (non, ça n'est pas une pataphore !). Si le concept semble plutôt intéressant, l'exemple de pataphore donné par Wikipedia me pose problème :
« La lune s'est levée au-dessus de la mer où les pirates ont navigué. La lune était un bol de lait, bu par un chat, le chat d'Axelle. »
1. La lune (et les pirates et la mer) existent en réalité.
2. Le bol de lait existe dans la métaphore.
3. Le chat (et Axelle, et le monde où ils vivent) existe dans la pataphore. (1)
Sauf que le chat et Axelle - à mon avis - ne rajoutent aucun degré : ils vivent dans le même monde que le bol de lait, donc dans celui de la métaphore. La lune était un bol de lait, bu par un chat à l'œil de braise, par exemple, me conviendrait mieux. La braise n'existe que dans un 3ème monde : ni celui de la lune, ni celui du chat. Le site officiel de la pataphorologie donne quelques autres exemples trop longs pour figurer ici, et propose une extension de la pataphore au domaine scientifique :
On peut dire de la théorie des cordes que c'est une sorte de pataphore mathématique, en ce qu'elle est une supposition basée sur une supposition. En d'autres termes, dans la mesure où la théorie des cordes est une spéculation basée sur des idées qui sont elles-mêmes spéculatives (en l'occurence : la théorie de la relativité générale et la mécanique quantique), la théorie des cordes n'appartient pas à la physique mais à la 'pataphysique. (2)
Sauf que là aussi, c'est assez discutable : d'abord relativité générale et mécanique quantique ne sont plus des idées spéculatives depuis longtemps... Et puis le rapport de la physique au réel fonctionne-t-il sur le mode de la métaphore ? Ca, pour le coup, c'est une idée spéculative !

(1) Wikipedia : pataphore
(2) paulavion.com : pataphorology

16.2.07

106 - Espace moteur

Pour Henri Poincaré (1854-1912), l'espace de nos sensations et de nos représentations n'est pas l'espace continu, homogène, isotrope et infini des géomètres. Cet espace représentatif se compose en fait de la superposition de 3 espaces distincts : l'espace visuel, l'espace moteur et l'espace tactile.

L'espace visuel a 3 dimensions, dont 2 correspondent à l'image plane qui se forme sur la rétine, et la 3ème à l'effort de convergence et d'accomodation qui permet d'apprécier la distance. Dans la mesure où tous les points de la rétine ne jouent pas le même rôle, cet espace visuel n'est pas homogène. Dans la mesure où la distance (la coordonée z) est perçue par un processus différent des 2 autres, il n'est pas non plus isotrope.

Poincaré ne détaille pas les caractéristiques de l'espace tactile qui, dit-il, est plus compliqué et s'éloigne encore davantage de l'espace géométrique. Par contre il s'attarde sur l'espace moteur, notion plus inhabituelle, qui fait intervenir un espace à n dimensions :
En dehors des données de la vue et du toucher, il, il y a d'autres sensations qui contribuent autant et plus qu'elles à la génèse de la notion d'espace. Ce sont celles que tout le monde connait, qui accompagnent tous nos mouvements, et que l'on appelle ordinairement musculaires.

Le cadre correspondant constitue ce que l'on peut appeler l'espace moteur.

Chaque muscle correspond à une sensation spéciale, susceptible d'augmenter ou de diminuer, de sorte que l'ensemble de nos sensations musculaires dépendra d'autant de variables que nous avons de muscles. A ce point de vue, l'espace moteur aurait autant de dimensions que nous avons de muscles. (1)

On sait que cette notion a influencé les cubistes ( Gleizes et Metzinger l'évoquent dans Du cubisme ) ainsi qu'un certain Marcel Duchamp, dont le fameux Nu descendant un escalier ressemble d'ailleurs à une évocation directe de cet espace moteur de Poincaré.

(1) ABU : Henri Poincaré - La Science et l'hypothèse
Anastasios Brenner : Géométrie et genèse de l’espace selon Poincaré

7.2.07

105 - Livre à la découpe

Quand on achète de la musique sur Internet au lieu de la choisir dans les bacs d'un disquaire, l'objet « album » perd beaucoup de sa pertinence : pourquoi acheter 12 morceaux d'un coup, s'il y en a un seul que j'aime ? Ca semble imparable. Mais le même raisonnement doit-il s'appliquer au livre ? Le débat existe depuis l'annonce par Amazon de Amazon Pages, un programme qui permettra aux clients d'Amazon d'acheter des livres à la découpe : c'est à dire de payer non plus pour un livre entier mais pour les pages qui les intéressent à l'intérieur d'un livre. (1)

Pour les défenseurs de l'objet livre, le droit moral de l'auteur s'oppose à un tel saucissonnage. Sans vouloir défendre la Charcuterie contre la Littérature, je tiens à faire remarquer que l'enjeu de l'affaire est purement économique, puisque le saucissonnage fait déjà partie – heureusement – des droits imprescriptibles du lecteur. A ce sujet, je vous recommande chaudement le livre de Pierre Bayard : Comment parler des livres qu'on n'a pas lus (2), qui établit une véritable taxinomie des livres non-lus, en fonction de leur degré de non-lecture ( LP=livres parcourus, EP=livres dont on a entendu parler, LO=livres oubliés, etc... ) et de la valeur qu'on leur attribue (de -- à ++ ), la non-lecture d'un ouvrage n'empêchant évidemment pas d'avoir un avis précis quant à sa valeur.

Il va de soi que je n'ai pas vraiment lu le livre de Pierre Bayard - ç'aurait été une abominable faute de goût. Je n'ai pas non plus lu d'extraits sur Internet : y en a pas. Non, je l'ai parcouru à l'ancienne, debout dans les rayons de la FNAC, ce qui m'a permis de savourer quelques phrases particulièrement cocasses de Gide sur Proust, qu'il n'a pas lu mais tient en grande estime, et d'attribuer à l'ouvrage la mention LP+ : livre parcouru, avec opinion favorable.

Comme quoi les nouvelles technologies, décidément, ne changent pas grand chose !

(1) affordance.info: Livre à la découpe.
(2) Fnac.com : Comment parler des livres qu'on n'a pas lus, Pierre Bayard

30.1.07

104 - Neurone miroir

Vous êtes un chimpanzé et vous avez décidé d'attraper une belle cacahouète posée devant vous. Comment allez-vous vous y prendre ? Facile : vous commencez par activer certains neurones de votre lobe frontal (les neurones cacahouète ), qui vont se charger de toute l'intendance.

Ce que Rizzolati, Gallase et Iaccoboni (université de Parme) ont découvert en 1996, c'est qu'une partie de ces neurones, les neurones miroirs (1) vont réagir exactement de la même façon en accomplissant une action et en regardant quelqu'un d'autre l'accomplir. L'espèce qui aurait développé le plus de neurones miroirs... Ben c'est nous.

Ce sont les neurones miroirs qui nous permettraient d'éprouver de l'empathie, de deviner les intentions ou les sentiments d'autrui. Ce sont eux aussi ( par leur défaillance ) qui seraient responsables de l'autisme... Ce sont eux, surtout, qui nous permettraient d'apprendre par imitation, nous laissant du coup l'opportunité de développer une culture, ( un patrimoine cognitif transmis de génération en génération ) qui semble l'apanage de quelques rares primates parmi lesquels homo sapiens et le chimpanzé.

Mais le neurologue V.S. Ramachandran attribue à ces neurones miroir un rôle encore plus fondamental, puisqu'il les considère comme les neurones de la conscience ! Les neurones miroir auraient d'abord évolué pour permettre à leurs propriétaires de développer une TOM ( theory of other minds ), dont on voit bien quel avantage évolutif elle représente : grâce à elle, on peut deviner les émotions d'autrui, anticiper ses réactions, etc... Ensuite seulement, une sorte de retournement aurait permis d'utiliser les fameux neurones miroir non plus sur autrui mais sur soi même, donnant ainsi naissance à la conscience...

Tout ça reste encore spéculatif, of course, mais comme le remarque V.S. Ramachandran :
Il se pourrait que l'utilisation de l'expression "self conscious" pour dire que vous êtes conscients des autres étant conscients de vous, ne soit pas une coïncidence. Pas plus que de dire « Je réfléchis » pour dire que vous êtes conscients de vous-même en train de penser.
Je vous laisse... euh... méditer la validité de l'argument. Et si vous préférez utiliser votre neurone cacahouète ( et que vous possédez aussi un neurone anglophone ) je vous recommande chaudement le numéro de NOVA Science Now sur cette histoire (3) qui est partiellement visible en ligne.

(1) Giacomo Rizzolatti et al. (1996). Premotor cortex and the recognition of motor actions, Cognitive Brain Research 3 131-141
(2) Edge: THE NEUROLOGY OF SELF-AWARENESS by V.S. Ramachandran
(3) NOVA Science Now : Mirror Neurons

22.1.07

103 - Hypothèse Sapir-Whorf

L'hypothèse Sapir-Whorf, formulée dans les années 30 par le linguiste américain Benjamin Whorf en se basant sur les idées de son professeur Edward Sapir, postule l'existence d'une forte relativité linguisitique : les différentes langues, selon Whorf, ne sont pas autant de collections d'étiquettes, mais autant de visions du monde :
Le fait est que la "réalité" est, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes langagières du groupe. Deux langues ne sont jamais suffisamment semblables pour être considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes où vivent des sociétés différentes sont des mondes distincts, pas simplement le même monde avec d'autres étiquettes. (1)
L'idée que les cultures humaines sont influencées par leur langue n'est pas neuve ( même en 1930 ). On sait que les Esquimaux ont une centaine de mots différents pour désigner la neige... Sauf que c'est faux (2) mais passons : l'hypothèse Sapir-Whorf ne se base pas sur les variations du lexique mais sur celles des structures grammaticales, censées correspondre à des modes de pensée profonds, inhérents au langage, que Whorf appelle des cryptotypes. Vous ne percevez pas la réalité de la même façon selon que vous êtes un anglophone ou un indien Hopi de l'Arizona :
Selon Whorf, la langue hopi ne comporte aucune marque du passé, du présent et de l'avenir, mais des formes de validité (selon que la chose est vue ou rapportée de mémoire), des aspects (selon que les choses durent, ou tendent vers une autre) et des modes (qui marquent l'ordre des faits). Il en déduit que les Hopis ne conçoivent pas le temps comme les Européens. Ce n'est pas une durée homogène et quantifiable, mais un « passage » plus ou moins intense d'un fait à un autre. (3)
Dominante jusqu'aux années 60, l'hypothèse de Sapir-Whorf a été battue en brèche par les tenants du courant innéiste, représenté entre autres par Jean Piaget et Noam Chomsky, qui préférait faire correspondre le fonctionnement de la pensée avec des mécanismes neuropsychologiques fondamentaux et universels.

Depuis une dizaine d'années, le grand balancier de la mode scientifique semble en train de revenir vers un certain relativisme linguistique. (4) Repenser la relativité des langues, certes, mais sans revenir au déterminisme linguistique que suggère l'hypothèse Sapir-Whorf : si le langage structure et façonne effectivement la perception du réel, il reste possible d'échapper à cette prison de la langue, ne serait-ce qu'en en apprenant une autre ! Capito ?

(1) Détrie, Siblot, Vérine 2001, cités par Wikipedia
(2) Charlatans.info : Combien de mots Esquimaux pour la neige ?
(3) Magazine Sciences humaines : L'hypothèse Sapir-Whorf. Les langues donnent-elles forme à la pensée ?
(4) John J. Gumperz and Stephen C. Levinson - Rethinking linguistic relativity

19.1.07

102 - Art logiciel

Qu'est-ce que c'est que l'art logiciel ? Euh... Si on voyait d'abord ce que ça n'est pas ? Une œuvre d'art logiciel n'est pas, donc, une œuvre fabriquée avec un logiciel ou un ordinateur. Ce n'est pas une œuvre qui utilise des moyens logiciels, c'est même plutôt l'inverse : c'est un logiciel écrit dans une perspective artistique. Mais encore ?
Une œuvre d'art logicielle est, d'abord et avant tout, un logiciel créé dans un but différent des logiciels pragmatiques traditionnels. Il ne faut pas le considérer comme un outil pour la production et la manipulation d'objets digitaux - tels que des comptes en banque ou des œuvres d'art - mais comme une œuvre à part entière. (1)
Ce qui différencie les promoteurs de l'art logiciel de la foultitude  d' « artistes multimédia » dont on voit les installations au Siggraph, c'est l'accent mis sur le code comme véritable moyen d'expression, riche, et non réductible à une fonction.
On a toujours vu le logiciel comme un outil neutre,  un medium transparent  traitant de l'information. (...) On a toujours considéré qu'un logiciel et que les objets créés avec son aide appartenaient à des registres différents, qu'ils n'étaient même pas comparables. Dans la plupart de cas, on considère le logiciel comme étant 100% interchangeable avec un produit concurrent, sans aucun effet sur le résultat. Une telle approche repose sur des prémices stéréotypées et inexactes. (1)
Pour ses promoteurs, l'art logiciel répond à une nécessité à la fois artistique et politique. Tout logiciel définit un cadre, des règles, un rapport au monde, auquel il est bien difficile d'échapper... A moins de réécrire le logiciel.

Concrètement qu'est-ce que ça donne ? De tout. De l'ASCII Art, de la poésie logicielle ( William Blake adapté en langage Perl ! ), de vieux jeux Sinclair ZX rebricolés artistiquement, des programmes génératifs qui « créent » des images et des sons, un Game of Life à deux joueurs, des parodies de programmes commerciaux et de sites web, et même un programme qui s'efface lui même dès qu'on le lance... Tout ça est bien sûr disponible en ligne, notamment chez runme.org. Et le premier qui demande à quoi ça sert va au coin avec le bonnet d'âne !

(1) Read-me festival 1.2

Voir aussi :
041 - Obfuscated Code
027 - Algorisme

15.1.07

101 - No Free Lunch Theorem

L'optimisation numérique est un domaine des mathématiques appliquées qui s'occupe de trouver des solutions aux problèmes trop compliqués pour les maths. Officiellement on appelle ça des problèmes NP-complets (1) Ce genre de problèmes ne peuvent être résolus complètement un un temps « polynomial » : en gros, ça prend des siècles à calculer. On cite souvent le problème du voyageur de commerce (2) en exemple, mais il y en a partout.

Que faire face à un problème NP-complet ? On peut tester la totalité des résultats possibles : c'est la méthode de la force brute, qui peut prendre des siècles (ou des millénaires) de calcul... On peut aussi explorer ce gigantesque espace des résultats à l'aide d'un algorithme d'optimisation numérique. Il y en a pour tous les goûts, du recuit simulé à la cross-entropy en passant par la GRASP ( ben oui : la Greedy randomized adaptive search procedure ! )

Et le free lunch alors ? J'y viens. Un théorème démontré par David H. Wolpert et William G. Macready en 1995 prouve qu'aucun algorithme d'optimisation numérique n'est plus efficace qu'un autre en général. Celui qui sera le meilleur sur une classe particulière de problèmes sera le moins bon sur une autre, etc... Donc, pas de recette miracle. No free lunch ! D'où le nom du théorème. La vraie conclusion de tout ça, note Tom Roud, c'est que les numériciens et les spécialistes d'optimisation numérique ne seront jamais au chômage : chaque problème nécessite une étude approfondie et un algorithme spécifique pour être résolu. (3)

Là où l'histoire devient amusante, c'est que certains néocréationnistes ( encore eux ! ) ont prétendu se servir du théorème en question pour attaquer le mécanisme de l'évolution... (4) J'avoue ne pas avoir approfondi, mais le contresens semble flagrant : d'abord parce que la sélection naturelle a tout son temps ( 4 milliards d'années et quelques d'années ! ) et peut donc très bien se passer d'optimisation. Et puis parce que, comme l'explique Adam Ierymenko, personne ne prétend que la vie sur Terre soit parfaitement optimisée...
Certaines choses ont évolué d'une façon qui nous semble inefficiente. Nous pouvons imaginer un meilleur design. En effet, nos cerveaux sont, tout comme le processus d'évolution, des algorithmes. Mais ce sont des algorithmes différents et pour cette raison, conformément au no free lunch theorem, il y a des problèmes que nos cerveaux vont résoudre mieux que ne l'a fait l'évolution... Et réciproquement. (5)
(1) Wikipedia : Complexity classes P and NP
(2) Wikipedia : Problème_du_voyageur_de_commerce
(3) Tom Roud : Le "No Free Lunch Theorem"
(4) William A. Dembski : No Free Lunch: Why Specified Complexity Cannot Be Purchased without Intelligence
(5) GreyThumb.Blog ; Incompetent design and the no free lunch theorem

8.1.07

100 - Droit opposable

Un droit opposable est un droit qui permet à tout citoyen de faire condamner par la justice toute autorité publique qui ne le respecterait pas. On est clairement dans le registre de la tautologie : un droit opposable est un droit qui est vraiment un droit. C'est un peu l'équivalent d'une vraie bonne idée. Non seulement c'est un droit, mais en plus c'est un droit. C'est l'Etat qui nous dit : « Juré, craché, si je mens, j'vais en enfer ! »

Déjà présent dans les programmes de Laurent Fabius (1) et de Nicolas Sarkozy, le droit opposable au logement devrait être inscrit dans la loi française le 17 janvier et concerner toutes les personnes logées dans des habitations insalubres ou indignes... dès 2012 !

Bref, les problèmes vraiment dramatiques que rencontrent 85000 SDF et 4 millions de mal logés (2), c'est de l'histoire ancienne. Enfin, plus exactement, ce sera de l'histoire ancienne en 2012. A cette date les SDF n'auront plus qu'à se trouver un bon avocat pour avoir un toit. La France sera enfin un endroit sympa et solidaire où qu'il fera bon vivre... Au petit jeu des promesses, Nicolas Sarkozy avait déjà fait mieux avant de se faire griller la politesse : 0 ZDF en 2009 ! C'est drôle comme le paradis des politiques est toujours quelquepart après la prochaine élection...

Concrètement ça se passe comment ? Qui a droit à quoi ? L'avant-projet de loi, qui a fuité sur Internet, n'apporte guère de réponses... (2) En attendant, Eric Le Boucher a proposé dans le Monde un autre droit opposable qui semble, dans le contexte actuel, franchement utopiste :
Que la France du logement social soit en échec, voilà qui est avéré. L'abbé Pierre aura beau y avoir consacré sa vie, il y a cinquante ans que cela dure. Le problème de fond aujourd'hui est que la France manque de 600 000 logements. (...) Mais M. Chirac n'a pas le temps d'attendre. Son gouvernement propose à la va-vite un système typiquement français : un droit (un de plus donc) si complexe que personne ne voit vraiment comment il va s'appliquer et qui, en tout état de cause, n'entrera pas en vigueur avant... plusieurs années.

Si on peut formuler un voeu en ce début d'année, c'est que l'élection mette un terme final à ce chiraquisme compassionnel. S'il est un seul droit opposable qu'il faut faire voter d'urgence en France, c'est celui de sérieux. (3)

(1) Laurent Fabius : Nous devons faire du droit au logement un droit opposable
(2) Frédéric Rollin : droit au logement opposable : des chiffres au droit
(3) Le droit au sérieux opposable, par Eric Le Boucher

22.12.06

099 - approche iTunes

L'approche iTunes, vous savez, c'est quand vous voulez un album de Motörhead sur l'iTunes Store, et qu'on vous propose d'acheter aussi du AC/DC... Ou quand, en plus de Miles Davis, ou vous propose Coltrane... Ou, en plus de Tom Waits... Jean-Loup Dabadie ? Bon ça marche pas à tous les coups, mais vous voyez l'idée. Amazon s'en sert aussi pour recommander des livres.

SemanticEye (1) est une application développée par deux chercheurs anglais, Omer Casher et Henry S. Rzepa, pour appliquer cette approche iTunes à l'univers de la publication scientifique. En particulier, pour le moment, à celui de la chimie : SemanticEye est capable de vous conseiller un article dont le contenu est lié à celui que vous êtes en train de lire.

De l'extérieur, le principe est le même, mais il y a une grosse différence entre iTunes et SemanticEye : tandis que le premier base entièrement ses recommandations sur des statistiques clients ( x% de ceux qui ont acheté Tom Waits ont acheté aussi Jean-Louis Dabadie ) le second extrait des metadonnées des articles qui lui sont soumis ( des noms de molécules par exemple ) et les stocke dans un format structuré standard qui répond au doux patronyme de Resource Description Framework.

Semantic Eye est l'une des premières applications à la recherche scientifique du web sémantique (2), tendance sans doute lourde qui consiste à rendre le web machine understandable, càd : informatiquement compréhensible. Si l'on en croit Henry S. Rzepa, cette approche iTunes n'a rien d'anecdotique :
Dans la mesure où les ordinateurs travaillent tellement plus vite et s'ennuient tellement moins vite que nous, ils peuvent nous sauver de la surcharge d'information ( information overload ). Le potentiel est énorme (...) Presque toutes les grandes avancées scientifiques ont un élément de sérendipité. Les versions futures d'outils comme SemanticEye seront capables de faire des connexions que les humains n'auront pas le temps de trouver. (3)
(1) SemanticEye: A Semantic Web Application to Rationalize and Enhance Chemical Electronic Publishing
(2) W3C : Semantic Web
(3) NewScientistTech : 'iTunes approach' could aid scientific discovery

18.12.06

098 - Crowdsourcing

Oubliez la révolution Internet, la convergence et autres web 2.0. Ce n'est plus le média qui change, c'est le contenu ! Le contenu d'aujourd'hui est user generated, viewer created ou consumer generated au minimum.

On pourrait discuter la façon dont ces différentes formules réduisent le créateur de contenu à une description parcellaire et passive : utilisateur de quoi ? Mais le néologisme qui s'est imposé, c'est crowdsourcing  (1) Résumons. Autrefois l'outsourcing déplaçait le travail là où on trouvait des gens mal payés pour le faire. Aujourd'hui, avec le crowdsourcing, on remplace les mal-payés par des pas-payés-du-tout.

Alors je sais, vous allez me dire Open Source, Wikipedia, etc... Certes. Mais derrière le crowdsourcing, il y a une idée légèrement différente... que voici : au lieu de laisser les gens dépenser bêtement leur créativité dans leur coin, pourquoi ne pas les faire bosser sur des vrais messages du vrai monde ? Dans le genre : vendre la dernière console Sony ou le prochain forfait 3 heures de chez Bouygues Telecom ?

Current TV est une chaine câblée co-présidée par Al Gore dont une partie du contenu est viewer created. Les créations des viewers sont consultables sur le site de la chaine, et les plus appréciées ( par les autres viewers ) sont diffusés à l'antenne. Il y a du très bien, du très tarte, beaucoup d'entre les deux. Comme partout. Mais ici, il y a aussi les viewer created ad messages : Chaque viewer est libre de piocher dans une liste de briefs et de bricoler -par exemple- sa petite pub Sony. Lequel Sony fait ensuite son choix parmi les spots les mieux notés et attribue une prime royale de 1000$ à celle ou celles qu'il choisit de diffuser... (2) Tout le monde y gagne ! Enfin... Surtout Sony. Bizarrement, les publicitaires sont moins enthousiastes...
Certains publicitaires considèrent que le « user generated » est une mode qui, comme la télé-réalité, disparaîtra dès que l'effet de nouveauté s'atténuera. D'un autre côté, le business magazine Fast Company a récemment prévenu que la tendance pourrait se propager si vite que les « créatifs » de la pub pourraient avoir disparu d'ici 10 ans, remplacés par des amateurs bricolant eux-mêmes leurs publicités. (3)
(1) Wired : The Rise of Crowdsourcing
(2) CurrentTV : viewer created ad message
(3) Herald Tribune : On Advertising: A move to anarchy
voir aussi : Mass Amateurization

13.12.06

097 - Biologie synthétique

L'originalité de la biologie synthétique, c'est d'envisager la cellule et le code génétique non plus du point de vue des sciences de la vie ( en essayant de comprendre ) mais du point de vue de l'ingénieur ( en essayant de fabriquer ! ). Ca ressemble à de l'ingénierie génétique, mais c'est l'étape suivante : là où le généticien « classique » transfère un gène d'un organisme à un autre, le biologiste synthétique contruit des gènes nouveaux en utilisant le code génétique comme matériau de base.

Les synthetic biologists ont déjà construit - entre autres - une cellule qui clignote en présence de lumière ultra-violette (1) et se sont lancés dans un inventaire exhaustif des séquences de code génétique réutilisables, avec l'objectif affiché de créer un mécano du vivant, une sorte de Lego à base de biobriques. (2)

Si la seule utilisation des mots ingénieur et vivant dans la même phrase donne des palpitations de ce côté-ci de l'Atlantique (3), ce n'est apparemment pas le cas aux Etats-Unis où un groupe de chercheurs s'est regroupé sous le label Synthetic Biology et n'a pas reculé devant le choix d'un slogan au réductionnisme provocateur ( et humoristique, on espère ) :
Making life better, one part at a time.
Rendre la vie meilleure, morceau par morceau !
Leur but ? Concevoir et fabriquer des composants biologiques et des systèmes qui n'existent pas auparavant dans la nature. (4) Très influencés par l'approche et le langage de l'informatique, les synthetic biologists utilisent des termes tels que reverse enginneering et réimplémenter à propos des systèmes biologiques existants. Ce qui fout les jetons quand on sait que l'un de ces systèmes biologiques existants, c'est nous ! Entre le catastrophisme français et le positivisme béat à l'américaine, y aurait pas une voie intermédaire ?

(1) Wired : Life, Reinvented
(2) Registry of Standard Biological Parts
(3) Transversales : Biologie de synthèse, enjeux et défis pour l'humanité
(4) Synthetic Biology

7.12.06

096 - Pop'philosophie

A ne pas confondre avec la pensée de John Lennon, la pop'philosophie est une création de Gilles Deleuze. Décrite comme une philosophie impure qui s'empare d'objets inhabituels et a priori illégitimes (série B, écrivains beatnicks…), elle rejette l'interprétation au profit de la construction de concepts qu'on a même le droit d'essayer avant d'acheter  !
Du point de vue d'une philosophie « pop » (non seulement populaire, mais contemporaine de la musique pop et du pop art), il n'y a plus « aucune question de difficulté ni de compréhension », mais seulement un rapport de convenance. C'est G. Deleuze qui le dit dans ses Pourparlers (1990). Sous cet aspect, la philosophie ne diffère pas de la musique ou de la peinture : les concepts doivent être essayés, ce sont « des intensités qui vous conviennent ou non, qui passent ou ne passent pas ». (1)
C'est de la pop'philosophie que se réclament Elie During et Patrice Maniglier, auteurs du (in)fameux Matrix, machine philosophique. Ou, plus exactement, ils revendiquent une variante de leur cru dite technophilosophie :
 Dans le terme « techno », il faut aussi entendre l’idée d’une philosophie d’ambiance, au sens où on parle de techno « ambient ». Une philosophie d’ambiance, c’est d’abord une philosophie qui travaille à partir de trames (...), une philosophie qui fait fond sur quelque chose qui est dans l’air, un engouement, des thèmes, un décor d’époque. (2)
Philosopher autour de Matrix, déjà, fallait oser. Mais parler de techno et d'air du temps ; coller des anglicismes partout et avoir le culot de se prétendre philosophes ! Autant dire que ça n'a pas enthousiasmé certains collègues, pour qui la pop'philosophie ne répond à aucune nécessité puisque c’est un concept creux aux dents creuses, un concept marketing pour marketeux. (3) Autrement dit : circulez, y a rien à voir !

(1) Sciences humaines n.sp°3 : Élie During - La pop'philosophie
(2) Fresh théorie : Entretien avec Élie During et Patrice Maniglier
(3) Critique, et critique de la critique - Fresh théorie - III