25.10.06

087 - Stochocratie

Avec la récente recrudescence médiatique de jurys populaires tirés au sort, l'idée de démocratie aléatoire commençait déjà à pointer le bout de son nez... Lorsque la lecture d'Etienne Chouard, le fameux noniste européen, ouvrit brusquement mon cerveau à la stochocratie, dite aussi lotocratie.

Alors oui, exactement : il s'agit de remplacer la bonne vieille élection des représentants du peuple par le tirage au sort. Pour écrire une constitution européenne, par exemple, Etienne Chouard réclame une assemblée constituante, mais attention : pas question d'en élire les membres !
Il faut les tirer au sort, au moins en grande partie, pour éviter les fraudes prévisibles : en effet, si on procède à une élection, les candidats seront nommés par les commissions d’investiture des partis qui veilleront évidemment à faire élire des amis, non candidats au pouvoir mais bien aux ordres des futurs élus.
C'est intéressant, quoique ça n'aille - à mon avis - pas assez loin : pour éviter tout risque de corruption des citoyens tirés au sort ( le pouvoir corrompt tellement vite ! ), le mieux serait qu'ils tirent leurs décisions à la courte-paille. Et écrivent la Constitution en piochant au pif dans le dictionnaire.

Big Bang Blog : Le tirage au sort, d'Etienne Chouard à Ségolène Royal
L'avenir de la Démocratie : la stochocratie

18.10.06

086 - Combattant ennemi déloyal

Le texte de loi intitulé Military Commissions Act of 2006, officiellement en vigueur depuis hier, introduit la notion de combattant ennemi déloyal ( unlawful enemy combatant ) dans le droit américain.

Pour devenir un combattant ennemi déloyal, il suffit d'être nominé par une commission dépendant du gouvernement américain. Si vous avez l'honneur d'être choisi, vous perdez instanténément tous vos droits. La convention de Genève ne s'applique plus, et même l'Habeas Corpus, pilier légal des droits de l'homme dans les pays anglo-saxons, n'a plus court.

Vous dépendez dès lors d'une justice militaire d'exception qui peut vous détenir indéfiniment, sans être soumise à aucune des règles de droit usuelles. Bien sur, la torture est interdite, mais on pourra pratiquer des interrogatoires « durs » ( la différence entre les deux étant du seul ressort du président des Etats-Unis ). On pourra aussi - tant qu'à faire - vous condamner à mort sur la base de ces interrogatoires « durs ».

Bref, une bien belle journée pour tous les fanatiques de la planète. Comme l'a dit un certain Russ Feingold, sénateur démocrate du Wisconsin :
Ce jour restera comme une tache sur l'histoire de notre pays.
Associated Press : Bush signs bill on terror prosecution
Wikipedia : Military Commissions Act of 2006 -

10.10.06

085 - Recherche navigationnelle

Selon la taxinomie établie en 2002 par Andrei Broder, chercheur chez IBM, il existe 3 types de recherches pratiquées sur Google et consorts :

- La recherche informationnelle cherche à accéder à un contenu (« sex » par exemple, ou « classification des bilatériens » )
- La recherche transactionnelle vise à interagir avec un contenu dynamique, par exemple télécharger un programme ou remplir un formulaire ( « divx », ou « déclaration d'impôts » )
- La recherche navigationnelle vise à accéder à un site spécifique (« pages jaunes », ou « dvanw » )

D'après Andrei Boder, les 3 types d'usage se répartissent ainsi :
- informationelle : 48%
- transactionnelle : 30%
- navigationnelle : 20%
Selon affordance.info des sources récentes feraient bondir la part de la recherche navigationnelle à 60 % du total, ce qui - mine de rien - ramènerait les tout-puissants moteurs de recherche au rôle de vulgaires annuaires...
On ne cherche plus l'accès aux contenus mais l'accès aux "pages-sources" sur lesquelles trouver lesdits contenus. Rien d'étonnant là dedans, il ne s'agit que du résultat de la prise en main des contenus par les éditeurs (qu'ils soient individuels - blogs -, ou collectifs et privés ou publics).
Andrei Broder : A taxonomy of web search
affordance.info: Taxonomie des recherches

2.10.06

084 - Déshellénisation

L'idée centrale du discours de Benoit XVI à Ratisbone ( oui : celui avec la citation de l'empereur Manuel II Paléologue sur l'Islam ), c'est la lutte contre la déshellénisation du christianisme. Résumons en 2 mots :

- Il y a eu autrefois une alliance entre la pensée grecque et le christianisme.
- Cette alliance est constitutive de la pensée européenne. Chez nous, Dieu et la Raison sont indissociables : (...) entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une vraie analogie.

C'est cette belle construction que la déshellénisation de la foi remet en cause. Un processus qui commence... à la fin du Moyen-Age ! ( mai 68 semble donc hors de cause... ) et qui se fait en 2 temps :
1 - Les théologiens de la Réforme extirpent la foi hors de la théologie, pour en faire une affaire personnelle, subjective, entre soi et Dieu.
2 - Les Lumières promeuvent un modèle de la science qui s'auto-limite en délaissant Dieu en faveur de la méthode rationnelle... Paf ! Déshellénisation.
- Réintroduisons Dieu dans le vaste dialogue des sciences, qu'il suggère, le pape. D'autant plus que c'est pas avec notre raison qui reste sourde face au divin qu'on va dialoguer avec les autres civilisations qui croient en Dieu, elles !
Bref : plus qu'à prouver scientifiquement l'existence de Dieu, et la paix et l'harmonie règneront sans partage au pays des fils d'Adam. CQFD.

Benoit XVI : discours à l'Université de Ratisbonne le mardi 12 septembre 2006

Voir aussi : 054 - Argument cynologique - 044 - Popability

28.9.06

083 - Stabilisation éditoriale

« J'ai rencontré un jour un griot, un homme âgé, circulant de village en village, racontant depuis toujours des histoires interminables, notamment sur les épopées des familles nobles de son pays, des histoires fourmillant de détails. Et je lui demandai comment il faisait pour se souvenir de cet ensemble de détails, pour n'en oublier aucun. Il me dit alors qu'il y avait toujours dans l'assistance, quelqu'un qui lui-même avait été bercé avec ces mêmes histoires, les avait entendues depuis son enfance, et le corrigeait dès qu'il faisait une erreur ou oubliait quelque chose. »
Stabilisation éditoriale donc, commente affordance.info qui relate l'histoire. Par la communauté. Pour la communauté. Bref, le même principe est à l'œuvre dans les wikis où on parle de négociation de sens. Principe qui renvoie à son tour, ainsi que le note Martin Lessard, à l'intersubjectivité de Pierce :
L'être interprétant que je suis est transcendé par un principe sémiotique supérieur que l'on appelle la communauté. Quand la communauté s'est accordée sur une interprétation donnée, elle « crée » un signifié qui n'est pas à proprement parlé objectif mais bien intersubjectif. Cette interprétation « collective » est privilégiée par rapport à n'importe quelle interprétation obtenue, surtout celle d'individus.
affordance.info : Wikipedia et le griot
ZERO SECONDE : négocier le sens sur un wiki

21.9.06

082 - Honte prométhéenne

Mari d'Hannah Arendt, auteur de textes tels que L'obsolescence de l'Homme ou La désuétude de la réalité, Günther Anders récusait pourtant l'étiquette de philosophe :
N'est-il pas plus important que l'humanité existe plutôt que la « philosophie » ? Bien que je sois classé comme « philosophe », je ne m'intéresse que très peu à la philosophie. Mon intérêt appartient au monde, de même que l'intérêt des astronomes n'appartient pas à l'astronomie, mais aux étoiles.
Penseur ( et critique ! ) de la technique et de l'industrie, il a du progrès technique et des machines une vision très noire, avec des accents presque cyberpunk, appelant notamment à la réincarnation industrielle de l'homme...
Le retard congénital de l’être humain en tant que travailleur, en tant que soldat et en tant que consommateur face à la technique donne lieu à ce que Anders appelle la pente prométhéenne (prometheisches Gefälle). La pente prométhéenne, à son tour, donne lieu à un sentiment historiquement nouveau : la honte prométhéenne (prometheische Scham). La honte prométhéenne est ce sentiment qui nous fait pâlir devant la perfection de nos machines et devant la pitoyable défectuosité de notre propre corps.
Wikipedia : Günther Anders

14.9.06

081 - Ontologie formelle

Au sens philosophique, l'ontologie est l'étude des catégories d'entités abstraites et concrètes qui existent ou peuvent exister... C'est une taxinomie, mais une taxinomie des formes possibles, pas seulement des fomes existantes.

D'un point de vue sémiologique, une ontologie est une théorie du contenu sur les sortes d'objets, les propriétés de ces objets et leurs relations possibles dans un domaine spécifié de connaissances. C'est un modèle conceptuel.

Une ontologie formelle est donc l'incarnation d'une ontologie, d'un modèle du monde, dans un système formel, basé sur des axiomes. A quoi ça sert ? L'avantage d'un système formel, c'est qu'on peut le manipuler avec des algorithmes... Construire une ontologie formelle, c'est essayer d'expliquer le monde aux machines. En construire une qui fonctionne, c'est le but ultime de tous les chercheurs en intellligence artificielle !

Dr. Douglas Lenat : Computers versus Common Sense
Web Sémantique : Ontologie

Voir aussi : 054 - Argument cynologique

28.8.06

080 - Maoisme digital

Jaron Larnier en veut à Wikipedia qui l'affuble d'une bio - à ses yeux - erronée. Ce qu'il reproche à Wikipedia ainsi qu'aux wikis en général et aux systèmes de filtres consensuels comme Delicious ou Digg, c'est d'être l'expression d'un nouveau collectivisme en ligne, qui considère que le collectif détient la Vérité, et qu'il est souhaitable de donner à cette Vérité le maximum d'autorité possible. C'est cette idée qu'il appelle maoïsme digital.

Pour autant il ne rejette pas entièrement la notion d'intelligence collective : il considère que cette dernière fonctionne lorsque le résultat à atteindre peut être mesuré selon des critères objectifs ( exemple : Linux ), mais ne marche plus lorsque goût et jugement entrent en ligne de compte.
La beauté d'Internet, c'est qu'il connecte des gens. C'est en autrui que réside sa valeur. Si nous commençons à croire qu'Internet lui-même est une entité qui a quelque chose à dire, nous dévaluons autrui et faisons de nous des idiots.
Comme quoi on peut être à la fois humaniste et technophile...

Edge : On "Digital Maoism: The Hazards of the New Online Collectivism"

Voir aussi : 071 - Cité tautologique

4.6.06

079 - Net Neutrality

L'idée de neutralité réseau correspond à un principe fondateur d'Internet : le fait que chaque paquet de données soit traité de la même façon, indépendamment de sa nature, de son origine et de sa destination.

Pourquoi parler aujourd'hui de Net Neutrality ? Parce que ce principe est menacé.

Les opérateurs de télécommunications, les fameux « telcos » ont vu le prix de leur produit (la bande passante) divisé par 100 en 10 ans. Même si cette baisse correspond à des évolutions techniques, il est clair que leurs revenus y ont laissé des plumes... D'où l'idée de trouver de nouvelles sources de revenus, donc de nouveaux produits. C'est l'idée du tiered access : abandonner le vieux principe de neutralité réseau, devenu encombrant, et proposer à la place toute une grille de tarifs - les paquets de riches voyageant en classe affaire et les paquets de pauvres en classe éco.

Malin, non ?

TidBITS#829 : The War Over Neutrality:

9.5.06

078 - Open Source Metaverse

Avec le succès des jeux en ligne massivement multijoueurs, on pourrait croire que le metaverse de Neal Stephenson (Snow crash, 1992), ou le cyberspace de William Gibson (Neuromancer, 1984) font désormais partie de la réalité. Ce serait oublier un détail crucial : l'unicité.

Pour le moment il n'y pas UN mais DES metaverses, totalement distincts et incapables de communiquer entre eux, enfermés chacun dans des protocoles et des architectures propriétaires... Quelque chose qui ressemble à la jungle des BBS avant l'arrivée d'Internet pour connecter tout le monde autour de standards ouverts.

C'est cette lacune que veulent combler les initiateurs de l'Open Source Metaverse, en établissant un ensemble de protocoles open source, qui devraient permettre de faire communiquer - en les unifiant - les multiples mondes virtuels d'aujourd'hui.

Wired Mag : When Virtual Worlds Collide
Open Source Metaverse Project

3.5.06

077 - Etat-pénitence

Cité par BHL dans American Vertigo, Loïc Wacquant considère que les Etats-Unis sont en train de mettre en place ce qu'il appelle un Etat-pénitence en lieuu et place du vieil « Etat-providence » à l'européenne.
(...) il est devenu clair que le démantèlement du filet de protection sociale et le déploiement concomitant d'un filet policier et pénal au maillage de plus en plus serré répondait à un même objectif : criminaliser la misère.
Et les statistiques citées à l'appui de cette thèse sont impressionantes : avec un taux d'incarcération de 7 pour 1000 (6 à 12 fois les taux européens), les Etats-Unis sont à la deuxième place mondiale, juste derrière la Russie. Six millions d'américains sont sous « tutelle pénale » (prison+sursis+liberté conditionnelle) soit 5 % des adultes, mais aussi un homme noir sur 10, et un jeune Noir sur 3.

Le magazine de l'homme moderne : entrevue avec Lo�ïc Wacquant, d�écembre 1999

2.4.06

076 - Bioéconomie

L'économiste Nicholas Georgescu-Roegen est le fondateur de la bioéconomie. Né en roumanie, puis naturalisé américain, élève de Joseph A. Schumpeter, il défend une remise en perspective radicale des théories économiques selon deux axes : la biologie ( l'économie est une science du vivant ! ) et la physique ( les économistes classiques se situent dans une perspective mécaniste qui néglige l'entropie... )
Le processus économique, comme tout autre processus du vivant, est irréversible et l'est irrévocablement; par conséquent, on ne peut en rendre compte en termes mécaniques seulement.
Robert Ayres, l'un des disciples de Nicholas Georgescu-Roegen, cité par Le Monde 2 du 25 mars, explique de cette façon la perspective bioéconomique :
Nous analysons l'économie comme un système de transformation de matière et d'énergie régi par les lois de la physique, et non comme une machine à mouvement perpétuel conduite par des forces exogènes, avec la monnaie pour unique médium.

Georgescu-Roegen : Bioéconomie et biosphère.
Voir aussi : 056 - Empreinte écologique