17.3.09

131 - Selfless gene

La sélection naturelle opère sur un pool de gènes égoïstes rassemblés à leur corps défendant dans une survival machine, qu'on a pris l'habitude d'appeler individu. C'est en tous cas ce que j'avais retenu de ma lecture de Dawkins [1] il y a maintenant... un certain temps.

En parcourant La filiation de l'homme [2], à l'occasion du billet précédent, j'ai donc été très surpris de découvrir que Darwin croyait à une sélection naturelle fonctionnant aussi au niveau du groupe, et capable de sélectionner par ce biais des comportements altruistes, apportant un avantage évolutif non à l'individu mais au groupe tout entier.

Dans ce contexte, le titre d'un article de New Scientist a - forcément - attiré mon attention : The selfless gene: Rethinking Dawkins's doctrine.[3] On y apprend en gros que la sélection au niveau du groupe, de l'espèce, et même de l'écosystème tout entier serait en train de (re)devenir fashionable. Mais pourquoi, au fait, l'idée darwinienne de sélection au niveau du groupe était-elle auparavant hérétique ?

Le premier problème c'est que pour cette dernière fonctionne, il faut supposer des groupes géographiquement proches et génétiquement isolés. Délicat... Et puis il y a une autre raison, qu'Olivia Judson, l'auteur de Dr Tatiana's Sex Advice to All Creation mentionne dans un article intitulé... The Selfless Gene :

A second reason Darwin’s idea has been ignored is that it seems to have a distasteful corollary. The idea implies, perhaps, that some unpleasant human characteristics—such as xenophobia or even racism—evolved in tandem with generosity and kindness. Why? Because banding together to fight means that people must be able to tell the difference between friends (who belong in the group) and foes (who must be fought). In the mid-1970s, in a paper that speculated about how humans might have evolved, Hamilton suggested that xenophobia might be innate. He was pilloried. [4]
Oui : la xénophobie comme trait héréditaire, ça fait pas envie... M'enfin il est à craindre que la sélection naturelle ait promu bien d'autres horreurs... La nature est-elle au fond quelqu'un de sympa ? Je pose la question, qui peut aussi s'exprimer en ces termes : comment des comportements altruistes peuvent-ils être sélectionnés par l'évolution, alors que l'égoïsme semble plus rentable au niveau de l'individu ?


Sam Bowles, un évolutionniste spécialiste du Pléistocène ( -1,8 millions d'années à -10 000 ans) considère que 15% environ des humains de cette époque reculée ont perdu la vie au cours de « guerres » inter-groupes. On imagine dès lors qu'appartenir à un groupe victorieux devient un caractère sélectionné positivement. Oui, mais. Car le grand vainqueur évolutif de tout ça devrait être l'individu égoïste infiltré dans un groupe coopératif... Le groupe altruiste, selon Sam Bowles, ne peut fonctionner que si d'autres comportements sont sélectionnés en même temps que l'altruisme, qui empêchent l'égoïsme d'être rentable. Il cite le conformisme, le désir de punir les comportements égoïstes (ce qui expliquerait au passage la bizarrerie des réponses humaines au jeu de l'ultimatum), et... la monogamie.
Bowles shows that groups of supercooperative, altruistic humans could indeed have wiped out groups of less-united folk. However, his argument works only if the cooperative groups also had practices—such as monogamy and the sharing of food with other group members— that reduced the ability of their selfish members to outreproduce their more generous members. [4]
Donc il y aurait finalement des gènes altruistes - formidable ! - mais uniquement capables de se développer en compagnie de gènes flics et de gènes curés ! Et là, je le dis tout net, c'est scandaleux. C'est à se demander si la nature, que j'imaginais partagée entre Ségolène et Cohn-Bendit, n'a pas voté Sarkozy en cachette ?


Vous faites comme vous voulez, mais moi c'est décidé : j'arrête le recyclage et le Vélib, et j'achète un 4x4 !


[1] Richard Dawkins - The selfish gene
[2] Charles Darwin - La filiation de l'homme
[3] New Scientist - The selfless gene: Rethinking Dawkins's doctrine
[4] The Atlantic - The Selfless Gene

Voir aussi : 130 - Effet réversif de l'évolution

7.3.09

130 - Effet réversif de l'évolution

Une fois n'est pas coutume, l'idée que j'ai attrapée aujourd'hui , je ne l'ai pas lue. Non, rassurez-vous, je ne l'ai pas non plus inventée : chacun son métier ! Non, en fait je l'ai entendue. Et, qui plus est, de la bouche même de son créateur ! Alors figurez-vous que je dînais l'autre soir avec Bernard (Henry Lévy) et Philippe (Sollers)... Non, je plaisante. J'ai seulement assisté à une conférence de Patrick Tort sur Darwin.

C'était plutôt très bien raconté : le jeune Darwin, sa famille, son Beagles... Le tout assorti de quelques piques assez mystérieuses adressées à un historien des sciences que, après documentation, j'imagine être André Pichot (cf. [1]). Ensuite on a eu un résumé synthétique des principes de l'évolution darwinienne à l'aide d'un schéma très clair - paraît-il - qu'il avait hélas oublié d'amener, et que du coup il décrivait au fur à mesure... Ce qui rendait l'ensemble nettement moins limpide. Mais enfin bon : divergence et sélection, on commence à connaître un peu l'histoire !

Là où ça devenait plus nouveau (pour moi, qui n'avais pas lu Patrick Tort) c'est quand il a été question de l'effet réversif de l'évolution. Là, mon oreille s'est dressée. En gros, il s'agissait d'expliquer comment la sélection naturelle peut laisser se développer des comportements sociaux (la protection des plus faibles) et moraux (l'altruisme) apparemment contre-productifs du point de vue individuel.
Les hommes les plus braves (...) qui risquent volontiers leur vie pour leurs semblables, doivent, en moyenne, succomber en plus grande quantité que les autres. Il semble donc presque impossible (...) que la sélection naturelle puisse augmenter le nombre d'hommes doués de ces vertus. [2]
Dans la bouche de Patrick Tort, ça donne ça :
La sélection naturelle, principe directeur de l'évolution impliquant l'élimination des moins aptes dans la lutte pour la vie, sélectionne dans l'humanité une forme de vie sociale dont la marche vers la civilisation tend à exclure de plus en plus, à travers le jeu lié de l'éthique et des institutions, les comportements éliminatoires. En termes simplifiés, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s'oppose à la sélection naturelle. Comment résoudre cet apparent paradoxe ? [3]
Comment le résoudre, donc, mais d'abord : pourquoi ? On sent bien que l'enjeu, c'est de garder Darwin dans le camp progressiste, en montrant la comptabilité de ses idées avec les valeurs de gauche. C'est pour cela que Patrick Tort prend bien soin de démarquer Darwin du « darwinisme social » de Spencer et surtout des thèses sulfureuses de Galton, cousin de Darwin et inventeur de l'eugénisme. Noble intention, certes, d'autant que Darwin lui-même ne rend pas service à Patrick Tort en citant abondamment Galton et Spencer (qualifié de grand philosophe) dans La filiation de l'homme, dont le cadre conceptuel est quand même assez loin de la gauche plurielle :
Notre instinct de sympathie nous pousse à secourir les malheureux ; la compassion est un des produits accidentels de cet instinct que nous avons acquis, au même titre que les autres instincts sociaux dont il fait partie. (...) Nous devons donc subir, sans nous plaindre, les effets incontestablement mauvais qui résultent de la persistance et de la propagation des êtres débiles. Il semble toutefois qu'il existe un frein à cette propagation, en ce sens que les membres malsains de la société se marient moins facilement que les êtres sains. Ce frein pourrait avoir une efficacité réelle si les faibles de corps et d'esprit s'abstenaient du mariage ; mais c'est là un état de choses qu'il est plus facile de désirer que de réaliser. [2]
Bref, on reste sur l'impression que c'est le réalisme, plutôt que l'amour des faibles, qui sauve Darwin de l'eugénisme... Alors le défendre contre les fondamentalistes de tous poils, d'accord ! En faire un parangon de la pensée de gauche... Je suis moins sûr.

Mais revenons au paradoxe. Patrick Tort systématise la pensée de Darwin (qui est tout de même beaucoup plus flou sur la naissance du sens moral) dans cette notion d'effet réversif de la sélection naturelle : plus les groupes humains s'organisent, plus l'instinct social est avantageux pour l'individu, plus il est donc sélectionné, jusqu'à arriver à l'état de civilisation dans lequel les différentes formes morales et institutionnelles de l'altruisme s'épanouissent, modifiant le jeu même de la sélection naturelle.
La sélection naturelle s'est trouvée, dans le cours de sa propre évolution, soumise elle-même à sa propre loi - sa forme nouvellement sélectionnée, qui favorise la protection des "faibles", l'emportant, parce qu'avantageuse, sur sa forme ancienne, qui privilégiait leur élimination. L'avantage nouveau n'est plus alors d'ordre biologique : il est devenu social. [3]
Patrick Tort, qui n'avait pas oublié son ruban de papier, s'en est servi pour construire un ruban de Moebius qui, nous a-t-il expliqué, est une métaphore de l'effet réversif : grâce au retournement introduit dans la boucle, on circule sans discontinuité d'une face (la nature) à une autre (la culture). Et voilà comment on en arrive à prêter sa perceuse au voisin !

[1]
Le Monde - L'éternelle querelle autour de Darwin
[2] Charles Darwin - La filiation de l'homme

[3]
Institut Charles darwin - Effet réversif de l'évolution

Voir aussi :
112 - Coévolution gène-culture

24.2.09

129 - Adieu au papier

C'est dans le blog de Pierre Assouline (1) que j'ai découvert cette expression : l'adieu au papier. Bon, d'accord : tout cela est entendu, battu et rebattu jusqu'à l'écœurement, en particulier avec le sempiternel retour du débat sur l'avenir de la presse quotidienne. Je somnole rien qu'à l'écrire ! Il n'empêche. L'adieu au papier est une belle façon de siffler la fin du débat, et en même temps de se tourner un moment vers l'arrière avec un brin de nostalgie... Eh oui ! Ce bon vieux papier, ce respectable et admirable objet qu'a été le livre est sur le point de tirer sa révérence, remplacé bientôt par toute un bande d'écrans électroniques mal dégrossis.

Pierre Assouline cite, pour le contredire, Marcel Gauchet. Un Marcel Gauchet qui, à la fin d'un texte par ailleurs très lucide, conclut qu'Internet est très bien pour l'information de proximité et le renseignement. Puis il ajoute :

Mais ces informations ponctuelles ne dispensent pas d'une recherche d'intelligibilité. Celle-ci suppose un rassemblement raisonné des données ou des points de vue, l'analyse, l'argumentation, bref, du texte suivi pour lequel le papier demeure un support privilégié. La preuve, dès que vous découvrez un texte intéressant sur le Net, vous l'imprimez. La consommation de papier ne diminue pas, au contraire.

Dans l'autre sens, si les lecteurs de journaux vont si volontiers sur le Net, c'est aussi parce qu'ils sont convaincus qu'un survol hâtif leur suffira. C'est ce partage qui est en train de se chercher. Il oblige à repenser ce qu'on attend de la presse sur papier. Elle doit se concentrer sur ce qu'elle a d'irremplaçable. Il y a un mystère à élucider dans ce pouvoir du support. Le fait est que l'objet papier autorise un commerce avec l'écrit que l'écran ne permet pas. Il est lié à un mode de compréhension dont je ne vois pas pourquoi il disparaîtrait.
(2)

C'est curieux cette propension des cinquantenaires à appuyer sur le bouton « imprimer »... Ça doit être générationnel. Est-ce que Marcel Gauchet se rend compte qu'on trouve la plupart des quotidiens sur les sites de liens Bittorrent ? Et je ne pense pas que ces lecteurs-là soient très portés sur l'imprimante... Dominique Lahary a la même démangeaison au bout de l'index. Si je vous parle de lui, c'est qu'il semble bien que la paternité de l' expression adieu au papier lui revienne. Dans un texte de 2006 pour Transversales intitulé Adieu au papier ? il conclut dans le même sens que Marcel Gauchet, mais pour des raisons plus pittoresques :

Osons une théorie matérielle : avez-vous remarqué comme il est incommode, désagréable même de lire un long texte vertical ? Les expositions farcies de longs propos nous assomment, pas seulement à cause de leur fréquente cuistrerie. Les affiches bavardes nous font fuir. Il n'est de bonnes pancartes que lapidaires. Debout, le texte a le souffle court. On ne lit dans la durée que des textes couchés, vautrés sur des pages empilées. Les Chinois l'ont compris depuis longtemps, eux qui, ayant érigé d'imposantes bibliothèques de stèles, ont aussi inventé le papier... et l'imprimerie, bien avant le bon M. Gutenberg.(3)

Il n'a pas tort, mais qui a dit que les écrans étaient voués à la verticalité ? Qu'on s'acharne à écrire avec un stylo-plume, un porte-mine ou un burin, je veux bien... On a droit à l'irrationnel ! Qu'il faille encore quelques années avant que les écrans portables et autres livres électroniques deviennent aussi confortables qu'un volume de la Pléiade, sans doute... Que l'objet livre garde une aura « culturelle » inégalée, je veux bien (les bibliothèques de médecins ont encore de beaux jours devant eux)... Mais que le papier soit définitivement le seul support possible de la pensée ? Allons donc ! C'est tout de même fascinant de voir ces distingués intellectuels buter tous sur le même obstacle : l'impossibilité quasi-physique de consentir à cet adieu au papier, dont l'évidence commence doucement à s'imposer au reste du monde...

Et je ne suis pas là en train de vous vanter les bienfaits de la culture clipesque... Je n'ai d'ailleurs pas vu un clip depuis des années (à part les Teletubbies, mais j'ai une excuse qui se prénomme Alexandre) J'aime la presse. J'aime les livres. J'aime l'écrit. Je passe une grosse partie de mon temps quotidien d'éveil à lire... Mais c'est vrai : l'écran d'ordinateur et celui de l'iPhone remplacent souvent le papier, et en particulier le papier journal.

Dire adieu au papier c'est un peu triste, bien sûr ; tous les adieux laissent un sentiment de perte. Versons quelques larmes, donc, sur le papier jauni et doux de notre enfance envolée... Ça, je peux comprendre. Mais pitié : ne sombrons pas dans le fétichisme ! Non seulement je n'ai pas le sentiment que le papier m'ait permis un commerce avec l'écrit que j'aurais maintenant perdu, mais - bien plus - je sais que l'écran m'autorise en plus un autre genre de commerce, un commerce à base de pomme-F, pomme-C, pomme-V, et que ce commerce est un grand pas en avant dans le rapport que j'entretiens avec la chose écrite.

Et puis, pour les vrais amateurs de papier, pour les purs et durs, il restera une forteresse inexpugnable qui n'a pas échappé à l'un des commentateurs de chez Pierre Assouline...

Avant qu’on remplace le papier hygiénique par un support numérique, on est tranquille pour un bout de temps. (4)

(1) La République des livres - N'ayez pas peur, Marcel !
(2)
Le blog Marcel Gauchet - Quotidiens cherchent "nouveaux lecteurs" hypothétiques
(3)
Dominique Lahary - Adieu au papier ?
(4) La République des livres - commentaire de "Henri"

Voir aussi : 120 - Décivilisation

26.1.09

128 - Boucle étrange

Peu de résultats issus des sciences « dures » trimbalent autant de fantasmes, autant d'interprétations erronées et autant de délires pseudo-scientifiques que ce bon vieux théorème d'incomplétude de Gödel. N'empêche que Gödel, Escher Bach est l'un de mes livres cultes. Ce pavé d'allure indigeste, paru en 1979 sous la plume de Douglas Hofstadter, est un exemple assez unique, à ma connaissance, de vulgarisation scientifique talentueuse et... ambitieuse.

Pourquoi unique ? Parce qu'il réussit la prouesse d'amener n'importe quel lecteur ayant un peu le goût de l'abstraction et... pas mal d'obstination (750 pages quand même), à se faire une idée assez juste et assez riche (me semble-t-il) du fameux théorème, au travers de tout un tas d'analogies et de transpositions littéraires, musicales et plastiques (d'où les Bach et Escher du titre).

30 ans plus tard, la traduction du dernier livre de Douglas Hofstadter parait en France sous le titre : Je suis une boucle étrange. Et ce livre, d'après son auteur, réaffirme et actualise la principale thèse de Gödel Escher Bach : que ce sont des boucles étranges (...) qui donnent naissance - et bien plus : qui constituent - la conscience et le Moi. Du coup, je me rends compte que j'avais mis de côté, dans ma mémoire, toute une partie du livre...

Gödel, Escher, Bach is a very personal attempt to say how it is that animate beings can come out of inanimate matter. What is a self, and how can a self come out of stuff that is as selfless as a stone or a puddle? What is an “I” and why are such things found (at least so far) only in association with, as poet Russell Edson once wonderfully phrased it, “teetering bulbs of dread and dream” — that is, only in association with certain kinds of gooey lumps encased in hard protective shells mounted atop mobile pedestals that roam the world on pairs of slightly fuzzy, jointed stilts? (1)

Je ne sais pas si vous vous reconnaissez dans la description ci-dessus ? Pour ma part, j'ai beau savoir que je suis un primate, un tétrapode et un sarcoptérygien, j'ignorais complètement que j'étais aussi une boucle étrange...

Commençons par la boucle tout court... C'est un bidule récursif. Un machin qui se construit ou se définit en se référant à lui même. Hofstadter donne toutes sortes d'exemples, depuis le feedback video jusqu'à la suite de Fibonacci, de phénomènes récursifs... Il y en a un que j'aime beaucoup et que Hofstadter ne cite pas, c'est le système d'exploitation « GNU ». GNU est l'acronyme pour Gnu is Not Unix.

Une boucle étrange, dans la terminologie Hofstadterienne, c'est une boucle qui « saute de niveau », qui passe d'un niveau de réalité à un autre, comme dans le fameux dessin d'Escher où on voit une main dessiner une seconde main qui elle-même dessine la première main... Ou comme dans le théorème de Gödel... Eh oui. Nous y voilà.

En très résumé, ce que Gödel a réussi à prouver en 1931, c'est que « tout système formel suffisament complexe comporte des propositions indécidables », c'est à dire qui ne sont ni démontrables ni réfutables. Gödel a découvert le moyen de transposer dans un formalisme mathématique précis une proposition auto-référente équivalente à : « Je ne suis pas démontrable ». Ensuite, de deux choses l'une : soit la proposition est démontrable à l'intérieur du système et on aboutit à une contradiction, qui met tout l'édifice par terre... Soit elle ne l'est pas, et on est bien obligé de reconnaître qu'elle est néanmoins vraie ! Pour réussir cet incroyable tour de passe-passe, Gödel a du traduire en nombres entiers des propositions portant sur les nombres entiers. Saut de niveau. Boucle étrange.

OK. Mais ca n'est pas fini, puisque le livre s'appelle Je suis une boucle étrange. Qu'est-ce que je viens faire là-dedans ?

Est-ce un hasard, se demande Hofstadter, si la seule façon simple d'exprimer la formule de Gödel passe par l'utilisation du pronom «je» (je ne suis pas démontrable) ? A partir de là, il établit un parallèle assez troublant entre ce phénomène de boucle étrange et le fonctionnement de l'esprit humain... L'idée, longuement développée dans le livre (mais pas ici !), est que ce qui se passe dans le cerveau est du même ordre que la construction de Gödel. Lorsque l'esprit devient suffisamment complexe pour s'auto-représenter, il peut sauter un (puis plusieurs) niveaux de réalité. Le je naît de la capacité de l'esprit humain à sauter de niveau à travers la construction de symboles. Je suis ce qui transforme le bricolage électro-chimique de mes neurones en toutes sortes de propositions, y compris en propositions qui (comme celle-ci) portent sur le bricolage électro-chimique de mes neurones.

L'idée est de sortir par le haut du vieux débat déterminisme / libre-arbitre : comment peut-il y avoir «je» dans un monde déterministe de particules et de champs électro-magnétiques ? Hofstadter refuse la position dualiste, qui postule qu'il faudrait ajouter quelquechose aux lois de la physique pour rendre compte de l'esprit humain, et il le fait sans tomber dans un réductionisme déprimant : ce quelque chose d'impalpable, cette substance immatérielle, qu'il appelle « élan vital », elle n'est pas nécessaire. La conscience, dit-il, n'est pas un toit-ouvrant ! Elle n'est pas une option rajoutée par dessus les structures du cerveau.

La conscience ne vient pas en option (...) : c'est le résultat émergent obligé du fait que le système dispose d'un répertoire de catégories suffisamment sophistiqué. Tout comme la boucle étrange de Gödel qui apparait automatiquement dans tout système formel de la théorie des nombres suffisamment puissant, la boucle étrange du soi émergera inéluctablement de tout répertoire de catégories suffisamment complexe : une fois qu'on a le soi, on a la conscience. Pas besoin d'élan mental. (2)

Et toc.

(1) Gödel, Escher, Bach : préface de l'édition de 1999
(2) Douglas Hofstadter : Je suis une boucle étrange, p.429

5.1.09

127 - Loi de Godwin

Vous avez forcément déjà entendu l'argument de reductio ad Hitlerum, et ça m'étonnerait un petit peu que vous ne l'ayez jamais employé vous-même. Je reconnais y avoir succombé sans doute pas mal de fois, du temps de ma tumultueuse jeunesse... Bref.

Vous connaissez la réduction par l'absurde, qui permet de démontrer la fausseté d'une proposition en en déduisant logiquement une proposition « manifestement fausse », c'est à dire contradictoire ? Non ? Alors relisez la phrase précédente, ça devrait être bon. La reductio ad Hitlerum en est une version bâclée. Dans le rôle de la contradiction, on met Hitler, et sur la déduction, on n'est pas trop regardant : vous prenez des mesures anti-tabac. Hitler a pris des mesures anti-tabac. Donc vous êtes un nazi.

C'est Leo Strauss soi-même qui a le premier identifié, nommé et démonté l'argument de reductio ad Hitlerum :
Unfortunately, it does not go without saying that in our examination we must avoid the fallacy that in the last decades has frequently been used as a substitute for the reductio ad absurdum: the reductio ad Hitlerum. A view is not refuted by the fact that it happens to have been shared by Hitler. [1]
Aussi fautif que soit l'argument, il faut reconnaître qu'il est bien tentant d'y recourir, dès lors qu'une certaine dose de testostérone est atteinte. Mike Godwin, avocat américain, et actuel membre de la Wikimedia Foundation, est l'heureux découvreur d'une loi qui généralise le phénomène, et qui s'énonce ainsi :
As a Usenet discussion grows longer, the probability of a comparison involving Nazis or Hitler approaches one. [2]
Alors évidemment, les pointilleux font remarquer que la loi de Godwin est une tautologie, dans la mesure où l'augmentation du volume d'une discussion quelle qu'elle soit fait mécaniquement augmenter la probabilité d'apparition de toutes les propositions possibles, et pas seulement de celles où apparaît Hitler... Mais ne pinaillons pas, d'autant que le corollaire paradoxal de Salaün, qui apparaissait dans une version précédente de l'article Wikipedia sur la loi de Godwin, menace la dite loi d'auto-réfutation :

Plus la connaissance d'une loi comportementale, telle celle de Godwin, se diffuse dans un réseau, plus la validité de celle-ci tend vers 0 du fait des changements comportementaux que sa connaissance engendre. [3]

A noter aussi qu'on peut étendre la loi de Godwin à d'autres lieux de débat, et remplacer Hitler par divers autres gros mots...

On peut juger que le libéralisme, dans les débats internes à la gauche - voire, dans l'espace politique français - fait office de loi godwin à la française, en ce sens que l'invocation du libéralisme tient lieu d'argument définitif, qui se suffit à lui même. Peut-être faut-il le regretter... [4]

Mais s'il y a un sujet où la loi de Godwin reste incontournable -et là ça devient moins drôle- c'est évidemment le Proche Orient. Et c'est dans ce contexte d'une brûlante actualité que je se suis tombé sur un petit texte de Mike Godwin, écrit en avril de cette année pour commémorer les 18 ans de la «loi» qui porte son nom :

When I saw the photographs from Abu Ghraib, for example, I understood instantly the connection between the humiliations inflicted there and the ones the Nazis imposed upon death camp inmates—but I am the one person in the world least able to draw attention to that valid comparison. (...) Our challenge as human beings is that we no longer can be passive about history—we have a moral obligation to do what we can to prevent such events from ever happening again. Key to that obligation is remembering, which is what Godwin's Law is all about. [5]


[1] Leo Strauss - Natural Right and History
[2] Mike Godwin - Nazis (was Re: Card's Article on Homosexuality
[3] version précédente de l'article Wikipedia sur la loi de Godwin
[4] Diner's room - "Libéralisme" et Loi de Godwin
[5] Mike Godwin @ Jewcy.com - I Seem To Be A Verb: 18 Years of Godwin's Law

2.12.08

126 - Imprinted Brain Theory

Pas facile d'appliquer la génétique à la psychiatrie, et ce pour plusieurs raisons. D'abord on imagine facilement que, dans la mesure où un cerveau est plus complexe qu'un foie, les pathologies du cerveau (oui, ok : disons "de l'esprit") sont plus difficiles à identifier et à caractériser que leurs consœurs hépatiques. Mais il semble que la difficulté aille plus loin. Les gènes censés correspondre à des symptômes comportementaux ou psychiatriques semblent se comporter bizarrement : par exemple, certains gènes semblent s'exprimer seulement s'ils sont hérités du père, certains autres seulement s'ils viennent de la mère.

Bref, on rentre dans les eaux troubles de l'épigénétique, où l'on découvre que certains gênes peuvent être réduits au silence par les organismes qui les portent : un gène peut être imprinted, c'est à dire marqué chimiquement, pour l'empêcher de s'exprimer (de produire des protéines).

Biologists call this gene imprinting an epigenetic, or “on-genetic,” effect, meaning that it changes the behavior of the gene without altering its chemical composition. It is not a matter of turning a gene on or off, which cells do in the course of normal development. Instead it is a matter of muffling a gene, for instance, with a chemical marker that makes it hard for the cell to read the genetic code.(2)

C'est à ce mécanisme que fait référence l'imprinted brain theory de Bernard Crespi et Christopher Badcock, développée notamment dans le Nature d'aout 2008. (1) L'histoire est reprise dans le New York Times qui parle de l'idée la plus importante depuis Freud ! (2) Ca risque donc de ne pas être évident à résumer en 20 lignes... Tant pis : essayons !

L'idée est que les gènes du père et ceux de la mère ont une idée assez différente du bébé idéal qu'ils voudraient construire, et qu'ils tirent en quelque sorte le pauvre embryon dans deux directions opposées. Le père veut un enfant grand et fort avec un esprit rationnel et rapide. En gros un mélange entre Superman et M. Spock. La mère veut un être bien développé mais pas trop (sinon ça la met elle-même en péril), créatif, avec le sens des contacts et des interactions sociales. Bref, un mix entre Woody Allen et Barack Obama. Deux directions opposées, donc correspondant à deux projets et à deux modes de connaissance opposés :

Mentalistic Cognition Mechanistic Cognition
psychological interaction with self and others physical interaction with nature and objects
uses social, psychological, and political skills uses mechanical, spatial, and engineering skills
deficits in autism, augmented in women accentuated in autism, augmented in men
voluntaristic, subjective, particularistic deterministic, objective, universal
abstract, general, ambivalent concrete, specific, single-minded
verbal, metaphoric, conformist visual, literal, eccentric
top-down, holistic, centrally-coherent bottom-up, reductionistic, field-independent
epitomized in literature, politics, and religion epitomized in science, engineering, and technology (3)

Vous avez reconnu maman à gauche et papa à droite ? Bravo ! Mais attention : il y a quand même des femmes qui savent programmer le magnétoscope, et il parait que certains hommes ont développé des compétences sociales ! Mais là où ça devient intéressant dans une perspective psychiatrique, c'est qu'on se rend compte que les deux grands groupes de désordres mentaux occupent précisément les deux extrêmes du spectre : l'autisme, à droite, peut être vu comme une exagération de la cognition mécaniste : difficultés à communiquer, à « se mettre à la place » d'autrui, mais capacités de calcul parfois stupéfiantes. A gauche, les différentes formes de schizophrénie correspondent à un profil inverse : difficultés avec la réalité objective, et hypersensibilité à autrui avec une tendance à sur-interpréter les signaux sociaux (délire de persécution ou délire érotique).

Des gènes paternels surexprimés tireraient donc l'enfant vers le mécano et plus tard la physique nucléaire ou le modélisme ferroviaire... Ou encore l'autisme, si le déséquilibre est trop important. Des gènes maternels surexprimés seraient responsables de l'achat massif de poupées Barbie, et du choix d'une carrière d'assistante sociale, de schizophrène ou... de politicien. Une des conséquences amusantes de la théorie est en effet d'imaginer que, s'il existe des savants autistes, nuls en social mais surdoués en calcul, il existe aussi des savants psychiques, surdoués du social, mais... pas très rationnels.

La mauvaise nouvelle est que les savants psychiques, loin d'être mis à l'écart de la société comme le sont les autistes, connaissent au contraire un franc succès et peuvent se retrouver dans des positions de pouvoir ou l'irrationnel peut quand même faire de gros dégâts...

Psychotic savants, by contrast, can be expected to be deeply embedded in successful social networks, and found at the centre of excellence in such things as religious and ideological evangelism; literary and theatrical culture; litigation and the law; hypnosis, faith-healing, and psychotherapy; fashion and advertising; politics, public-relations and the media; commerce, confidence-trickery, and fraud of all kinds.

Donc ne dites plus « tous pourris », c'est franchement poujadiste, dites plutôt : « tous schizos », vous serez à la pointe de la neuropsychiatrie !

(1) Nature : Battle of the sexes may set the brain, Christopher Badcock & Bernard Crespi
(2) New York Times : In a Novel Theory of Mental Disorders, Parents’ Genes Are in Competition
(3) Edge : The Imprinted Brain Theory

20.11.08

125 - Hominescence

L'espèce humaine, pour Michel Serres, est en train de vivre un basculement majeur de son rapport au monde : par les manipulations génétiques, elle vit un temps nouveau, libéré du temps long de la sélection naturelle ; par le virtuel elle occupe un espace - ou plutôt une superposition d'espaces - neufs.

Les deux morts « classiques », celle des individus et celle des civilisations se retrouvent encadrées par deux morts nouvelles : l'une virtuellement globale, liée à la puissance des armes de destruction massive, aux pollutions en tous genres et à l'éradication des espèces, l'autre, intime et microscopique, aussi ancienne que la vie elle-même, mais dont la découverte est neuve : l'apoptose.

Autre temps, autre espace, autres morts. Nous ne vivons plus les mêmes morts que celles que nous subissons depuis notre origine, affirme Michel Serres. Existe-t-il évènement plus décisif que celui-là, dans le processus qui fit de nous les hommes que nous sommes ?

Ce processus, qui fit de nos ancêtres une espèce particulière de primates, c'est l'hominisation. Et les transformations que vit actuellement l'espèce humaine sont si importantes qu'elles représentent, pour Michel Serres, une nouvelle étape d'hominisation, étape pour laquelle il propose un mot nouveau : hominescence.
De même qu'en la luminescence ou l'incandescence, croît ou décroît, par éclats et occultations, une lumière dont l'intensité se cache et se montre en frémissant de commencer (...) ; de même que l'adolescence ou la sénescence s'avancent vers l'âge mûr ou la vieillesse franche en régressant toutes deux vers les involutions d'une enfance ou d'une vie qu'elles regrettent mais quitteront vite ; (...) de même un processus d'hominescence vient d'avoir lieu de notre propre fait, mais ne sait pas encore quel homme il va produire, magnifier ou assassiner.
Mais l'avons-nous jamais su ? (1)
L'homme nouveau, auto-engendré, qui naît de ces transformations, Michel Serres lui donne différents petits noms : Homo terminator, en ce qu'il a acquis le pouvoir d'éradiquer des espèces entières (y compris, peut-être, la sienne), ou bien Homo universalis, lorsqu'il s'extrait de la pression évolutive par les moyens de la technique et de la médecine et assume une responsabilité nouvelle envers tout le vivant.

Ce qui est formidablement rafraîchissant dans les textes de Michel Serres, en plus de son talent d'écrivain et de conteur, c'est l'amour et l'espoir que, à rebours de tous les Paul Virillio du monde, il attache au devenir de l'aventure humaine !
Les lamentations prophétiques selon lesquelles nous allons perdre notre âme dans les laboratoires de biochimie ou devant les ordinateurs s'accordent sur cette haute note : Que nous fûmes heureux dans notre petite cabane ! (...) Quel bonheur : nous ne pouvions guérir les maladies infectieuses, et, les années de grand vent, la famine tuait nos enfants ; nous ne parlions point aux étrangers de l'autre côté du ruiseau et n'apprenions pas de sciences difficiles. (...)
Jamais la croissance de nos moyens ne s'accompagna d'un tel concert de regrets de la part de ceux qui ne travaillèrent jamais sur ces moyens. L'extrême difficulté à se délivrer de ce petit œuf de finitude - que je sache, il nous en reste assez - explique et excuse le contresens.
Homo universalis commence de vivre au grand air de cette relative infinitude. (1)
(1) Michel Serres - Hominescence
Voir aussi : 090 - Exo-darwinisme

21.10.08

124 - Effet Bradley

L'effet Bradley porte le nom d'un maire de Los Angeles qui a perdu les élections pour le poste de gouverneur de Californie en 1982, alors que les sondages "sortie des urnes" le donnaient largement gagnant. On peut aussi parler d'effet Dinkins ou d'effet Wilder, d'après les noms d'autres candidats à qui est arrivée la même mésaventure... Le point commun entre Dinkins, Wilder et Bradley ? La couleur : ils sont noirs !

L'effet Bradley est donc un biais qui affecte les sondages et qui tend à surestimer systématiquement les chances d'un candidat noir aux élections, à cause de la difficulté des électeurs blanc à avouer que la race influe sur leur vote. Bon, vous devinez pourquoi la presse américaine est pleine d'articles sur l'effet Bradley... Va-t-il falloir bientôt le rebaptiser effet Obama ? Barack Obama va-t-il entrer dans l'histoire comme président des Etats-Unis ou comme effet ? That's the question.

Bon, mais rassurez-vous, rien n'est simple ! Depuis 1982, l'amplitude de l'effet Obama, pardon : Bradley, semble avoir diminué. Cela dépendrait en fait beaucoup du « climat » local : dans les Etats où règne un certain politiquement correct (en gros : nord-est et Californie) l'effet Bradley, semble persister, alors que dans certains coins (en gros : sud-est) on aurait même un effet Bradley inversé, certains électeurs blancs n'osant pas avouer aux sondeurs qu'ils sont prêts à voter pour un noir (ce qui donne une idée de l'ambiance !)...

Et puis l'effet Bradley touche aussi les noirs ! Mais à l'envers. Certains, craignant d'apparaître comme votant pour des raisons raciales, vont hésiter à afficher leur soutien à un candidat noir... Surtout si le sondeur est blanc ! Ah oui, parce qu'on n'en n'a pas encore parlé du sondeur. Et on sait bien que la race du sondeur influence aussi la réponse qui va être donnée par le sondé.

Et puis la délicate balance entre effet Bradley classique et effet Bradley inversé se complique du fait qu'Obama a fait beaucup d'efforts pour ne pas apparaître aussi noir que ça... Ce que certains électeurs noirs lui reprochent, d'ailleurs. Et puis n'oublions pas que la différence d'âge pourrait provoquer un effet (encore anonyme, celui-ci) du même ordre : certains électeurs âgés n'osant pas avouer qu'ils n'ont pas confiance dans un jeunot. Et réciproquement. A moins que ce soit l'inverse.

Ah, et puis j'oubliais : la situation économique étant ce qu'elle est, il se pourrait même que certains électeurs aient l'idée saugrenue de voter pour de bonnes raisons, du genre qui a à voir avec le programme des candidats ! Ca, pour le coup, ce serait une nouveauté qui mériterait bien un nom... Effet Greenspan ?


New-York Times : Do Polls Lie About Race ?
BBC news : Will closet racism derail Obama ?
Wikipedia : Bradley effect

10.10.08

123 - Skywriting

Skywriting, écrire dans le ciel... Jolie métaphore pour cet exercice d'écriture auquel je suis en train de me livrer, là, tout de suite. Un exercice à la fois privé (dans son mode de production) et massivement public, au moins virtuellement, dans sa diffusion... Eh oui, le nombre de lecteurs (potentiels, certes) avoisine maintenant le milliard et demi !

Je sais pas vous, mais moi ces histoires de cloud computing, je n'ai jamais trouvé ça très engageant. D'un point de vue météorologique, j'entends : cloud computing me donne plutôt envie de rester au coin du feu.

Skywriting
, c'est autrement plus exaltant... D'autant qu'il suffit d'y googler un oeil pour découvrir que le sens véritable du skywriting, j'entends le sens googlesque, évoque une pratique dont le nuage est, précisément, l'ennemi absolu.

Bon, je ne retrouve plus où j'ai croisé initialement l'expression, mais c'était sans doute sur le web vu que ça pointait vers le texte contenant la première occurrence repérée du skywriting en question... Un texte de Stevan Harnad, un cogniticien de Princeton, qui raconte comment son penchant épistolaire, considéré par ses pairs comme un total anachronisme, avait trouvé une incarnation nouvelle au travers du mail puis du dit skywriting.
And then I discovered sky-writing -- a new medium that has since made my e-mailing seem as remote and obsolete as illuminated manuscripts. (...) The transformation was complete. The radically new medium seemed to me a worthy successor in that series of revolutions in the advancement of ideas that began with the advent of speech, then writing, then print; and now, skywriting. (1)
Bon, l'histoire se finit mal puisque son enthousiasme se trouve brutalement refroidi ensuite par une avalanche de messages haineux déclenché par un troll de passage... Mais le plus intéressant dans l'histoire, c'est la date : ce texte, que Stevan Harnad avait envoyé au New York Times qui l'a refusé, date de 1987. 1987 !! Et il ne s'agissait pas de blogs, de forums, et encore moins de réseaux sociaux, mais de ce bon vieil Usenet dont seuls des quarantenaires endurcis peuvent encore se souvenir...

Tiens au fait je me pose une question : combien de temps l'expression nouvelles technologies va-t-elle encore survivre pour désigner des choses qui approchent le demi-siècle ?

(1) Stevan Harnad - Sky-Writing
voir aussi : 067 - Web 2.0

28.9.08

122 - Syndrome de la chambre d'hôte

Il y a 30 ans, les urbains qui décidaient de changer de vie partaient
fonder une communauté dans le Larzac. Aujourd'hui, lorsque leurs
descendants changent de vie, ils ouvrent une chambre d'hôte. D'après le magazine Sciences Humaines, qui y consacre un article dans son numero de mai 2008, la chambre d'hôte est devenue le fantasme de changement de vie n°1 des Français.

En vingt ans, leur nombre est passé de 4 500 à plus de 30 000, selon la direction du Tourisme du ministère de l’Emploi (...) et chaque année, 2 500 Français créent un
gîte rural, une aventure pourtant risquée.
(1)

Il y aurait, donc, un syndrome de la chambre d'hôte.

Pourquoi cet engouement ? D'abord, parce que les Européens se désinvestissent des modèles classiques de la réussite à travers la famille et le travail ainsi que des grands idéaux collectifs comme la religion et la révolution, pour se tourner vers d'autres formes d'épanouissement personnel... Du coup, tout plaquer pour faire autre chose devient une tentation plus forte.

Signe des temps, on trouve en kiosque depuis mars 2008, un trimestriel intitulé Changer tout qui, loin de la gazette marxiste-léniniste qu'on pourrait imaginer, s'adresse plutôt au cadre supérieur qui rêve de se mettre au vert qu'au soudeur de chez Renault qui rêve du Grand Soir. Attention ! Ce qui est en jeu ici n'est pas un simple changement d'activité professionnelle, mais un choix bien plus essentiel, une véritable conversion identitaire.  (2)

Et puis, autre facteur favorable au changement de vie : son allongement ! C'est certain qu'en mourant vers la soixantaine comme on faisait avant (et comme continuent de le faire, hélas, les 3/4 de l'humanité), on se pose moins de questions relatives à l'épanouissement personnel...

Changer de vie, donc, et changer pour moins de stress et plus d'épanouissement. Les Anglo-Saxons ont donné un nom à ce choix d'une vie plus simple et moins stressante : ils appellent ça downshifting.

Oui, mais vous allez me dire : pourquoi la chambre d'hôte ? On peut imaginer bien d'autres façons de changer de vie : partir vivre à Samarcande ou à Lons-le-Saulnier, changer de coiffure, se faire moine bouddhiste, maître-nageur ou maître SM... Devenir accro aux drogues dures ou aux légumes biologiques... Oui, pourquoi la chambre d'hôte ?

Il semble que la chambre d'hôte occupe une place unique au centre des 5 motivations préférées de nos contemporains candidats à la reconversion :

- se mettre au vert,
- se mettre à son compte,
- se consacrer aux autres,
- vivre sa passion, et
- partir loin. (1)


Quelle activité, sinon l’hébergement touristique, s'interroge fort justement Héloïse Lhérété dans le magazine Sciences Humaines, permet de conjuguer toutes ces motivations ?

(1) Sciences humaines.com : Changer de vie, le syndrome de la chambre d'hôte
(2) Claude Dubar, La Crise des identités, Puf, 2000.

6.2.08

121 - Interlude darwinien

Pour faire un interlude, il faut un espace borné avec un avant et un après. Interlude darwinien, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Précisons tout de suite que Freeman Dyson, qui développe ce thème dans un article pour le New Scientist, n'a rien d'un créationniste, et possède un CV qui empêche de le considérer complètement comme un doux dingue... Alors ?

L'avant que décrit Freeman Dyson est inspiré d'un article de Carl Woese : c'est une espèce d'âge d'or où les premiers micro-organismes auraient échangé librement leurs gènes sans qu'il existe de barrière entre les espèces (et par conséquent, sans qu'il existe non plus d'espèces distinctes). La vie ressemble alors à une communauté de cellules partageant un pool génétique commun. L'évolution est une communautaire.

Et puis voilà qu'un jour l'un de ces micro-organismes primitifs fait un progrès évolutif qu'il refuse de partager et parvient à garder pour lui. Ce micro-organisme c'est LUCA, l'ancêtre commun de toutes les créatures vivantes d'aujourd'hui. Mais pour Freeman Dyson, LUCA n'est pas le vénérable ancêtre de la vision darwinienne classique... C'est un égoïste qui anticipe Bill Gates de 3 milliards d'années en inventant la propriété intellectuelle. C'est à partir de cette invention que commence l'interlude darwinien, un modèle d'évolution où les gènes évoluent séparément au sein de chaque espèce, avec pas ou peu de transfert "horizontal". Bref, la bonne vieille évolution qu'on a apprise dans les livres de biologie. L'interlude en question va tout de même durer 2 ou 3 milliards d'années...

Voilà donc pour la première borne... Mais quid de la seconde ? Eh ben la seconde, c'est maintenant : le temps de la compétion darwinienne entre espèces s'est achevé par la victoire par KO d'homo sapiens, lorsque celui-ci a commencé à dominer et à réorganiser la biosphère selon ses propres besoins... La culture, invention humaine par excellence, a changé la règle du jeu.
Cultural evolution has replaced biological evolution as the main driving force of change. Cultural evolution is not Darwinian. Cultures spread by horizontal transfer of ideas more than by genetic inheritance. (1)
Chez n'importe quel penseur de ce côté-ci de l'Atlantique, cette constatation se ferait sur le mode tragique : dérèglement du rapport à la Nature, tentation démiurgique, aliénation du vivant et j'en passe... Mais Freeman Dyson est américain, et il envisage ce basculement radical sur le mode positif : la domination de l'homme sur le vivant n'est pas la source d'une nouvelle aliénation, mais bien un retour aux sources : celles du monde prédarwinien où le transfert horizontal de gènes était la règle...

And now, as Homo sapiens domesticates the new biotechnology, we are reviving the ancient pre-Darwinian practice of horizontal gene transfer, moving genes easily from microbes to plants and animals, blurring the boundaries between species. We are moving rapidly into the post-Darwinian era, when species other than our own will no longer exist, and the rules of Open Source sharing will be extended from the exchange of software to the exchange of genes. Then the evolution of life will once again be communal, as it was in the good old days before separate species and intellectual property were invented. (1)

En gros, ce que nous annonce Freeman Dyson, ça n'est ni plus ni moins que la disparition de la Nature... Incident que, personnellement, j'ai un peu de mal à envisager ausssi sereinement, mais après tout pourquoi pas ? Ne soyons pas bêtement réactionnaire. La question que, tout de même, on ne peut s'empêcher de poser, c'est : qu'est-ce qu'on met à la place ? N'oublions pas d'y réfléchir un peu avant de remplacer cette bonne vieille sélection naturelle par chouette bande de généticiens barbus adeptes de Linux !

Voir aussi : 097 - biologie synthétique - 112 - Coévolution gène-culture

(1) The New York Review of Books : Our Biotech Future

10.1.08

120 - Décivilisation

Décivilisation. C'est le mot qui est tombé du poste de radio ce matin, vers 8h30 quelques instants après que j'eus pressé le petit bouton noir. Ca donnait ça :
Le concept de civilisation est apparu avec les lumières. Il traduit une certaine confiance dans le temps. C'est un concept dynamique, un même mouvement d'adoucissement des mœurs, d'éducation des esprits, de culture des arts et des sciences, d'essor du commerce et de l'industrie... Or il me semble qu'aujourd'hui cet ordre du temps se disloque. Nous ne vivons pas une crise de civilisation, nous sommes engagés dans un processus de décivilisation. (1)
C'était Alain Finkielkraut, bien sûr. Répondant - à côté - à une question de Nicolas Demorange sur la politique de civilisation sarkozo-morinesque... Invité à définir cette mystérieuse décivilisation, Finkielkraut se contentait bizarrement (lui qui défend si férocement le sens et la valeur des mots) d'en relever 3 symptômes piochés dans l'actualité :
  • les incivilités à Villiers-le-Bel
  • l'esclandre de Bartabas à la DRAC
  • les plaisanteries des invités de Thierry Ardisson sur la mort du cardinal Lustiger
Légèrement déconcerté par cette « définition » assez feignante, j'ai reconcentré mon attention défaillante sur mes tartines, tandis que Finkielkraut s'emballait sur la société post-culturelle, le surgissement compulsif des passions basses, et autres sympathiques réjouissances... Mon intérêt s'est réveillé en entendant citer une tribune de Jean François Kahn qui m'avait laissé, moi aussi, comme deux ronds de flan : il y était question de sauver la presse quotidienne et recourant vaillamment à la réduction du vocabulaire, au lissage de la syntaxe, et à l'abandon de toute référence culturelle ou historique :
Il y a un type de phrase qui est mort. Je le regrette, parce que je suis d’une génération qui aime ces phrases cicéroniennes, c’est-à-dire une phrase construite, longue, avec des incidentes. Il faut des phrases plus courtes. Mais surtout intégrer que tout accident grammatical rend la phrase moins accessible. S’il y a huit ou neuf mots après le sujet, eh bien il faut répéter le sujet. Les gens ne connaissent plus beaucoup des mots que nous employons. (2)
Au moment où Finkielkraut concluait sur la gauche qui n'est pas à même de diagnostiquer la décivilisation, c'est à dire le désastre, parce qu'elle a épousé le désastre, je n'étais plus trop sur de comprendre ce dont à quoi il s'agissait, sinon que ça avait à voir avec les écrans, la zapette, le recul de la lecture, les mobylettes et la défaite de la pensée... J'ai donc fait ce que tout le monde (sauf Alain) aurait fait à ma place : j'ai cherché dans Google. Et là, j'ai découvert deux choses :
  1. Si j'ai plutôt de la sympathie pour le cas Finkielkraut, je n'en ai pas du tout (mais alors pas du tout) pour les divers spécimens qui se réclament de lui.
  2. La décivilisation est le titre d'un livre de 1974 par l'ethnologue Robert Jaulin. Et là, on se rend compte très vite que la décivilisation à l'ancienne, celle de Robert n'a vraiment rien à voir avec celle d'Alain. Ce serait plutôt à peu près le contraire :
La civilisation occidentale ne supporte pas les autres civilisations - ce qui prouve bien qu’elle n’est pas une civilisation mais une décivilisation. (...) L’Occident ne supporte pas autrui, ce ne sont point les autres qui ne supportent pas l’Occident. Hélas, les autres supportent trop l’Occident, c’est là une qualité, un souci de comptabilité au terme desquels ils ont été détruits. C’est parce que les autres civilisations vivaient en fonction d’un pluriel de l’homme, d’une comptabilité, du respect des différences que cette notion de pluriel exprime, qu’ils ne se sont pas suffisamment méfiés de l’Occident, et l’ont pris pour une civilisation, alors qu’il s’agit simplement d’un système de dé-civilisation, de destruction des civilisations. (3)
Tout ça ne m'aidait pas beaucoup. Où était vraiment la civilisation ? Côté rationnalité grecque, ou sagesse de l'Orient ? Homme universel ou pluriel de l'homme ? Quel camp choisir ? Pour faire plaisir à Alain, j'ai lâché Google et j'ai ouvert un livre, un vrai, en papier et tout... L'un de mes livres de chevet, pour tout dire. Presque aussitôt, je suis tombé sur ça :
La civilisation ne cesse de s'effondrer sous l'énergique poussée des hommes. Il leur en vient une grande ivresse, comme aux gens qui cassent la vaisselle. Ce sont des choses qui se font dans l'enthousiasme. C'est la fête, c'est la bamboula.
On brise tout parce qu'on veut faire neuf. On a donc l'illusion de pouvoir tout remplacer. Mais ce n'est pas vrai pour cent raisons. Ne fût-ce que pour celle-ci, qu'avec de la vitesse on fait tout, sauf de la lenteur. (...) On a perdu le génie du lent : pour prendre un exemple entre mille, la poubelle à pédale ne remplace pas le vélo. Je connais bien la question, ma belle-fille en a une. J'ai essayé, c'est très décevant.
(4)
Et c'est ainsi qu'Allah est grand, non ?
Voir aussi : 071 - Cité tautologique - 108 - Panique morale

(1) Alain Finkielkraut - France-Inter le 10/01/08
(2) Jean-François Khan - Le Monde - 6/01/07
(3) R. Jaulin - La décivilisation, cité par Homnisphères
(4) Alexandre Vialatte - Chroniques de la montagne - N°481 : Où nous allons